La désillusion de l’élection présidentielle 2017

Pujadas

Fin janvier, j’avais enfin commencé à préparer un billet intitulé « C’est bien connu, les médias n’influencent pas le vote des électeurs ». Je me trouvais bien malin, mais cette originalité fut entre temps balayée par un tourbillon : c’était juste avant que l’on décidât que la campagne présidentielle de 2017 devrait tourner autour des trouvailles d’un hebdomadaire satirique, racontées par bribes. Précise ou non, cette matière, prise pour argent comptant par les confrères moins satiriques mais tout aussi cyniques, permit au célèbre volatile de gonfler outrageusement son plumage, autant que ses ventes. Tout comme l’ensemble de la profession pour qui le feuilleton électoral est un ballon d’oxygène, voire une couverture de survie. Quitte à saboter complètement le débat d’idées, mais celui-ci est devenu très secondaire, finalement.

David Pujadas, qui présente et dirige le journal télévisé de 20 heures de France 2, est une des sources les plus écoutées. Tout en lui reconnaissant qu’il a un peu laissé la parole à la défense dans ce procès illégitime, car médiatique, il aura contribué à distiller les éléments de l’enquête (les journalistes annoncent fièrement qu’ils ne sont pas tenus à ce type de secrets), sans jamais essayer de révéler l’origine de ces révélations (en revanche, le secret des sources des journalistes est, lui, sacré), afin de comprendre à qui profite le crime. Une fois tout cela superficiellement balancé, avec au mieux une analyse de Nathalie Saint-Cricq (oxymore), Pujadas revient à son canevas habituel : nécrologies éventuelles, un peu de sport, de l’international bâclé (« cela ne concerne pas le quotidien des gens », rétorquent chroniquement les plus benêts, pour défendre ce traitement), un reportage sur les États-Unis (parce qu’ils sont super). Et une « enquête conso », bien sûr. Générique.

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Citation

Macron, la gauche et les costards

Macron

Jugée comme « la plus rétrograde d’Europe », la gauche française se voyait accusée [par Michel Rocard] d’avoir perdu la bataille des idées, et tout concourait hélas à laisser deviner que, pour lui, une « victoire » eût consisté à pousser les feux plus loin encore vers la déréglementation de nouveaux marchés et l’exigence d’austérité. L’ex de la banque Rothschild qui avait été porté à la tête du ministère de l’Économie, poupon au regard exalté que certains rêvaient de porter tout au sommet, trouvait néanmoins grâce à ses yeux. Le jeune Macron « reste du côté du peuple, donc de la gauche », se portait garante la pythie socialiste, au soir de sa vie. Nul n’aurait pu dire exactement à quelle intuition ou à quel événement inconnu du public Michel Rocard se référait, tant chaque apparition dans une usine ou chaque percée dans un bureau de poste dudit Macron se terminait par la vindicte d’ouvrières outrées par son irrespect, par d’indignes bousculades avec des chômeurs en fin de droits, quand ce n’était même par des œufs écrasés.

Aude Lancelin, ancienne directrice adjointe de L’Obs (dont elle a été licenciée) et de Marianne, dans Le Monde libre, prix Renaudot essai 2016.

De la musique, toujours plus

Drake et Tim Cook

Le type en blanc, au milieu de la photo, s’appelle Drake. Il est canadien et est une superstar du rap et du RnB. À côté, on aura reconnu Tim Cook, le PDG d’Apple, accompagné de deux de ses collaborateurs. En dessous, l’équivalent du disque d’or, de platine ou de diamant, décerné jadis pour célébrer des ventes mirifiques de musique, qui en mettaient plein les poches de l’interprète, mais surtout de la maison de disques. Il ne s’agit donc plus d’un disque d’or, mais d’un cadre symbolisant un milliard d’écoutes de son album Views sur le service de streaming d’Apple, Apple Music ; un record pour ce service, lancé en 2015. Une autre photo, publiée sur les réseaux sociaux par Drake lui-même, montre un « Thanks! » dédicacé par Tim Cook sur ce cadre. Apple est devenu le distributeur officiel de Drake, puisqu’ils ont signé ensemble une juteuse exclusivité de diffusion, pour seulement une semaine (!), à compter de la date de sortie du disque. Presque la première fois qu’Apple Music se lançait là-dedans, c’était début 2016. On parle de 19 millions de dollars sur le compte en banque du musicien, pour un ensemble d’exclusivités dont on ne connaîtra pas le détail. Trois fois rien.

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Vivre loin, c’est bien !

Dessin illusion optique

Du haut de mes trente-deux ans, je pratique depuis ma naissance un nomadisme au long court qui ne m’aura jamais vu habiter plus de cinq ans au même endroit. J’ai ainsi quitté le Nord en ce début d’été pour rejoindre l’agglomération lyonnaise, où je n’ai pas d’amis, aucune racine et zéro famille, hormis la plus proche bien sûr, celle sans qui rien ne s’envisage aujourd’hui.

Pour la première fois de ma vie cependant, je ressens le besoin d’un temps d’arrêt, de m’inviter pour de bon dans un territoire, de ne plus avancer plus loin… Étrange désir que celui de vouloir trouver son chez soi ! J’estime mes parents issus de terres de caractère (ou est-ce parce que ce sont mes parents que je les considère telles ?) mais pour moi ? Nulle autre racine que les parentales : rogatons de racines, des radicelles ! Ce questionnement de l’origine m’agace, car il m’oblige à me demander si je suis de quelque part ou de partout, à savoir quel serait mon petit Liré et si je ne cherche pas vainement un mont Palatin en fuyant en avant. Ce questionnement m’agace parce qu’il n’a pas de réponse, ou plutôt parce qu’il pourrait avoir des réponses désagréables, car être de partout, c’est être de nulle part.

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Le citoyen numérique

Icônes applications

La vieille constitution de 1787 le lui impose : Barack Obama va devoir s’en aller de la Maison Blanche, après huit années de présidence cool. Il semble qu’il serait bien resté parader, pourtant. À sa première élection, en 2008, le « premier président noir des États-Unis » suscitait, à ce motif, le défilé réjoui de plusieurs millions de ses concitoyens, qui étaient conscients qu’une page de l’histoire ségrégationniste de leur pays se tournait. Obama faisait ainsi tourbillonner des milliers de médias qui avaient pris parti pour lui, depuis bien longtemps. Au terme de ses deux baux à la Maison Blanche, comme désormais à chaque fois qu’un individu a le mandat populaire de s’accaparer, sur son seul nom, de trop nombreux pouvoirs, la déception est de mise. Il n’aurait pas assez fait, pas assez contenu le célèbre « lobby des armes », pas fait prendre aux États-Unis les bonnes décisions dans les conflits géopolitiques actuels, se contentant du vernis et de l’écume.

Pourtant, s’il est un domaine où le pays de Barack maintient une indiscutable hégémonie, c’est son influence culturelle. Peu refusent le McDonald’s, le centre commercial géant rempli de magasins franchisés partout appelé mall, la série emblématique de l’époque (hier « Star Trek », aujourd’hui « Game of Thrones »), dont chaque nouvelle saison est attendue fébrilement.

Depuis 2008, les Américains n’ont pas non plus manqué le coche en matière d’économie du numérique : Google, Facebook, Apple, Uber, LinkedIn, Airbnb, Microsoft, Twitter, Amazon, chacun leader mondial dans son domaine, sont tous des sociétés américaines, valorisées en milliards de dollars. Au pire, si ces gros bonnets ne remportent pas la mise sur une activité qu’ils auraient négligemment laissée au reste des États-Unis, voire, pire, au reste du monde, ils utilisent leurs moyens colossaux pour racheter l’audacieux imprudent qui aurait osé chasser sur leurs terres.

Cela serait sans conséquences si le comportement de ces entreprises, sans être vertueux, était responsable. Ce n’est absolument pas le cas, mais la plupart de nos congénères occidentaux préfère détourner le regard. Vers son téléphone.

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Les primaires, non merci !

      Léa Salamé sur France Inter – 15 février 2016

Elle était bien embêtée, cette chère Léa Salamé, allégorie de la société médiatique de l’époque, avec son intransigeance professorale et son stupéfiant empressement à passer d’un sujet à l’autre. À 7 h 50 ce lundi matin de lendemain de Saint-Valentin sur France Inter, elle recevait le vétéran de l’indignation germanopratine, le parangon de la gauche autoproclamée intellectuelle, Jack Lang, bien recasé par son ami, le président, à l’Institut du monde arabe (il a dû s’encanailler dans le 5e arrondissement, notre petit mouton).

Fin de l’entretien, question qu’elle avait pourtant sans doute bien ajustée : « Vous comprenez cette ferveur, cet engouement, cet enthousiasme de… de… des… des… Français pour les primaires ? », balbutie-t-elle, en saisissant l’arnaque de sa question au moment où elle l’énonce. Bien entendu ! Les primaires, c’est un jeu de journalistes. Les primaires, c’est la démocratie « à la portée des caniches ». Les primaires, c’est le lourd tribut que nous payons à l’inamovible Ve République, qui, jusqu’alors, ne connaissait pas d’assez près le Front national.

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De la confiture à des cochons

Merde [FN]

Dans mon billet précédent, je parlais de démocratie, et l’actualité me pousse à remettre ce sujet sur le tapis, pour un sujet plus national. Je tenais à écrire ce billet avant le second tour, dans l’idée d’éviter des commentaires à chaud qui pourraient suivre une victoire du front national dans une voire plusieurs régions : ce billet se veut en dehors du contexte des élections régionales, et assez dédaigneux envers les électeurs du Front national. J’assume.

Le vote Front national, on le disait de contestation, on le dit maintenant d’adhésion, dans les deux cas, c’est un vote de bêtise. C’est un vote qui est à mon sens majoritairement de ceux qui se sentent petits, qui se sentent sans grade, qui ne sentent peut-être pas la vie leur sourire et qui, selon l’expression, « ne croient plus en la politique ». Le statut de victime est pratique : avant, il y avait Dieu, responsable du malheur, maintenant il y a l’État : l’ultime hiérarchie, in fine responsable de nos vies. Mais non, messieurs les électeurs du Front national, la politique n’est pas facile et il est bête de le croire : le Front national ne vous donnera pas d’argent, pas d’emploi, pas de rêve.

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Compétition, guerre

Attentats novembre 2015

Après de longues semaines de retard, j’avais enfin préparé mon coup. Quelques lignes, sans doute insignifiantes, sur ce que ferait Marine Le Pen ou sa nièce à la tête d’une région française, ce qui m’aurait amené à cet inlassable débat qui me passionne (ou m’effraie) de la fracture sociologique, dont j’avais déjà parlé après Charlie. Et puis, il y eut l’épouvante absolue que représentent ces meurtres aléatoires. Impossible pour les plus bornés, les moins compréhensifs, de dire cette fois « qu’ils l’avaient bien mérité », ces caricaturistes ou ces juifs (grossièrement assimilés aux sionistes ou aux gouvernements israéliens, mais peu importe). Là, c’était au hasard, à Paris. Ils ont semé la psychose, l’effroi, avec ce sentiment d’horreur supplémentaire suscité par la simple pensée que, s’ils n’étaient pas aussi décérébrés, ils auraient pu fait encore davantage de victimes. J’habite cette ville endeuillée, je n’y connaissais pourtant personne, de près ou de loin, qui ait été fauché par ces armes de guerre.

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Grèce, berceau et tombe de la démocratie

Euro grecCet article aurait dû paraître il y a très longtemps au regard des engagements pris au démarrage de ce blog 2.0, le sujet est pourtant choisi depuis la parution du dernier article. La chance est avec moi, il reste un sujet d’actualité : la « crise grecque ».

Pour un économiste et politicien aussi brillant que moi, la dissertation gratuite va s’imposer. Elle sera sur deux thèmes principaux : la relativité de l’argent qu’imposent ces discussions sans fins autour de montants inimaginables et la place de la démocratie dans cette « crise ». Pour ce dernier mot, je mets des guillemets car dans le gîte de vacances d’où je commence à écrire ces lignes, il y a un vieux Point de 2010 où les atermoiements grecs sont déjà évoqués : peut-on réellement parler de crise pour un événement qui durera plus de cinq ans ? Nous pouvons ici presque davantage parler de situation chronique grecque, à l’instar de la situation israélo-palestinienne : point de crise pour moi en évoquant des événements dépassant l’année et dont on ne peut prédire la fin tant ils auraient dû se conclure depuis longtemps.

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