99 francs suffiront-ils à racheter leur conscience ?

Dujardin Frédéric Beigbeder avait tenté de sortir de ses années de publicitaire par la grande porte en faisant solde de tout compte : peu après la parution, en 2000, de 99 francs, il est licencié par l’entreprise qui l’emploie et qu’il condamne, et se met définitivement à l’écriture, puis à l’édition. Cependant, son livre brossant le tableau de ce monde vraiment détestable est malheureusement rouvert par Jan Kounen, chantre du cinéma gadget, qui en fait un film cynique et accablant.

Je ne mettrai tout de même pas tout sur le compte de Kounen et tiens à charger quelque peu la barque de Beigbeder, qui n’a rien de l’esquif emprunté par son personnage à la fin du récit. Le scénario sur lequel s’appuie 99 francs n’a aucune épaisseur, il est vierge de toute réflexion, d’aspect dramatique ou comique. Après une présentation globale autorisant toutes les incohérences temporelles possibles par la suite, le film débute sur un lendemain d’orgie et des paires de fesses masculines qui jalonnent le grand appartement parisien d’Octave (le personnage de Beigbeder joué par Jean Dujardin). Lui qui se targue de gagner des dizaines de milliers de francs chaque mois fait un métier qu’il considère comme de la « branlette », terme répété à l’envi pendant une heure trois-quarts.

En dehors de cela, toute l’intrigue consiste en deux plans dessinés au cutter et à la règle : montrer la faiblesse et le cynisme d’Octave sur un plan professionnel (il n’ose pas s’opposer à des clients critiquant son inventivité légendaire) et sur un plan personnel (il peine à conquérir Sophie, qu’il séduit d’une manière vulgaire, et qu’il perd par la suite en ayant peur de l’annonce qu’elle fait de leur enfant commun). Pour cela, rien ne nous est épargné : le faste des soirées parisiennes, l’addiction à la cocaïne avec gags à l’appui (c’est le seul un tant soit peu drôle du film, reconnaissons-le), les call-girls (mention spéciale à Élisa Tovati et son fonds de commerce de sensualité simulée), la bagnole décapotable de luxe. L’entreprise de publicité est dirigée par un horrible impudent, le client a des centaines de milliers de tonnes de yaourt Madone à vendre, et doit avoir une accroche attractive sans faire fuir la fameuse « ménagère ».

Tout cela était dans le bouquin, celui qui l’avait lu devait s’attendre à un portrait obscène, d’une brutalité extrême, de ce qui renvoie chacun à son rapport personnel à la société de consommation, à travers le prisme d’un arriviste sans doute pas plus immoral que la plupart de ses congénères. Kounen, avec la bénédiction et la participation de Beigbeder, va cependant bien au-delà de ce que l’auteur suggérait, le cinéma ayant cela de puissant qu’il montre les choses.

Il transforme le récit acide en une sorte de bande dessinée vulgaire (avec parfois de véritables dessins montrés à l’écran), où toute sa panoplie technique et ses habitudes ridicules de réalisateur de clips y passent. Les amateurs de l’inutile Dobermann (1997) y retrouveront toute la patte de Kounen : outrance, effets, arrêts, allers-retours, vulgarité, caricature. Si Dujardin est un bon acteur, en ce sens qu’il se fond totalement dans cet univers imposé, comme il parvient à se fondre dans d’autres univers où il réussit autant, l’ensemble passe pour un ramassis prétentieux d’images accolées de façon non pas artistique, mais artificielle.

Le plus puant dans l’histoire se situe encore dans le fond du film, qui se trouve résumé par les phrases affichées juste avant le générique de fin et qui sont à peu près les suivantes : « Chaque année, plus de 500 milliards de dollars sont dépensés dans le monde en publicité. Selon une étude des Nations Unies, 10 % de cette somme permettrait de réduire la faim dans le monde. » Et toi, Kounen, combien de millions d’euros ont mis tes producteurs pour financer ton film, dans lequel joue un des plus bankables acteurs de France, dans lequel tes personnages se prélassent dans d’immenses appartements et bâtiments parisiens, dans lequel tu gaves d’effets plus que spéciaux ton spectateur qui ne s’était déjà pas remis du précédent ?

C’est directement le public dans la salle, pop-corn à la main, qui est ici brocardé, puisque c’est son comportement aveugle et influençable qui fait la réussite des publicitaires. Pourtant, en son sein, j’en entends à la sortie qui trouvent l’attaque amusante, qui ne sont pas gênés d’admettre leur participation à cet édifice, qui dissertent des deux fins proposées (rien ne nous est décidément épargné). La circonspection m’envahit.

Partager :Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail this to someonePrint this page