Après le vacarme

Cantet Cannes En mai dernier, Sean Penn attribuait la Palme d’Or à Entre les murs, le film de Laurent Cantet, adapté du roman de François Bégaudeau, dont je connaissais bien la plume pour avoir lu des billets inégaux et prétentieux à propos de football dans Le Monde, ainsi que quelques critiques bien senties dans Les Cahiers du cinéma. J’ignorais en fait qu’à cette époque (ou juste avant) son activité principale était d’être prof de français. Le film, dans lequel il interprète presque son rôle sous un nom d’emprunt, prend le temps d’en dresser le portrait et celui d’une de ses classes, avec patience et justesse.

Devenu François Marin, Bégaudeau n’est qu’un professeur de français. Seulement et exclusivement. Bégaudeau à la maison, Bégaudeau et ses histoires de cœur n’existent pas. Présentée par le titre, l’actrice principal du film, c’est une salle de classe de quatrième du collège Françoise Dolto du XXe arrondissement de Paris. Au côté des élèves, Marin en est un des habitants, pièce maîtresse, loin d’être silencieuse, pas davantage qu’irréprochable. Sa pédagogie, dont Bégaudeau semblait décrire les tenants dans son roman, est illustrée de manière didactique et distanciée dès les premières scènes du film, de loin les plus amusantes. Elle repose en quelques axiomes simples, érigés en principes instables permettant au prof d’acheter la paix de sa classe. Il entrevoit l’intérêt des élèves pour sa matière en essayant de laisser libre court à leur expression, pour ensuite les prendre au mot et tenter finalement les conduire (vainement) à quelques notions de français. L’imparfait du subjonctif, abordé d’une façon tellement attendrissante dans le film, témoigne cependant, avec une franchise attentionnée, de l’infranchissable fossé qui sépare les idéaux du prof de la bonne volonté toute relative des élèves.

Ceux-ci sont tout de même d’une rudesse et d’une ingratitude qui n’étonnera nullement les plus habitués ou les plus réalistes, mais qui affectera sans doute les plus émotifs face à la dureté des échanges entre professeur et élèves. Ils forment à eux tous une armée, désorganisée et sans tête, qui, à quelques exceptions près, se confronte sans aucun fard à l’autorité (relative) du prof, et globalement, à celle du collège. Il semble qu’ils trouvent dans la classe un lieu commun de rétention de leurs corps, à laquelle le titre fait aussi allusion. Les deux déléguées ne voient aucun problème déontologique à pouffer (voire davantage) lors du conseil de classe. Les plus impulsifs balancent à Marin leurs pensées fugaces, captées au vol et énoncées sans filtre dès leur genèse.

Profitons-en au passage pour tordre le cou à un préjugé lié à l’exemplarité présumée des méthodes pédagogiques que voudrait promouvoir le film. Si ce dernier n’avait pas obtenu la récompense suprême dont il a été décoré, nul doute qu’aucun gardien du temple de l’Éducation nationale n’eût jamais levé la moindre oreille. Le film de Cantet n’engage nullement le corps professoral. C’est le portrait d’un prof et de sa classe, joué par lui-même. Entre les murs ne souhaite pas du tout illustrer le bienfondé de la démarche du personnage de Bégaudeau, et c’est d’ailleurs aller complètement à rebours du film que d’imaginer le contraire, puisque tout irait pour le mieux dans cette belle classe de collège si Bégaudeau, alias Marin, était détenteur d’une quelconque recette miracle.

Entre les murs

La problématique du film, construite patiemment, sans à-coup et équilibrée dans ses prises de position, s’inscrit surtout dans l’opposition et le mimétisme entre les élèves et leur prof, l’incohérence de ce dernier, aussi, alors qu’il veut incarner une autorité à sa manière. À ce dernier, l’emblématique Esmeralda, dont le physique difficile évoque le paradigme des maux de l’ingrate adolescence (appareil dentaire, acné, etc.), annonce naturellement : « Mais vous chambrez trop, m’sieur ! Vous chambrez, un truc de ouf ! » Comme si elle concédait que le prof s’adonnât avec habileté à la distraction favorite des élèves. C’est d’ailleurs à cause d’un mot de trop, que Marin subtilise au vocabulaire de ses élèves et qui se trouve à la conclusion d’un échange dont le spectateur conçoit qu’il va dégénérer, que les relations au sein de cet univers bouillonnant vont finir par se désagréger.

Marin souhaite que les élèves fassent la différence entre les registres de la langue, mais il est pris en flagrant délit de grossièreté. Il demande le respect et le calme de ses élèves, mais s’emporte avec véhémence. Énervé, il envoie un élève dans le bureau du (caricatural et délicieux) principal, mais cherche à minimiser l’incident lors des instances disciplinaires. Marin n’est en aucun cas un modèle. Il doit même nourrir un sentiment d’impuissance, bien qu’il paraisse maître de son cours et posséder un coup d’avance sur ses jeunes pousses. À la fin du film, le constat est absolument cruel : aucun élève ne cite un quelconque élément du cours de français comme exemple de notion marquante acquise au cours de l’année. Pire, la jeune Henriette, lors de sa première véritable apparition face à la caméra, confesse qu’elle n’a rien compris de ce qui s’est passé de toute l’année. Face à cela, le prof est-il meurtri ? Vexé ? Inquiet ? Nul moyen d’en avoir le cœur net, la position de Cantet est simple : l’observation, l’œil à 360 degrés, de la classe, de toutes ses composantes, l’occupe bien trop, pour qu’il se hasarde en outre à se livrer à un quelconque jugement.

Ce Cantet, du temps où il n’était pas encore digne de la lumière médiatique des grosses chaînes de télévision, et par conséquent du grand public, puisqu’il n’avait pas reçu la Palme d’Or, était un taiseux. Un personnage distant. Il semble l’être resté. C’est surtout Bégaudeau qu’on a entendu, verbeux comme il sait l’être. Et les volubiles enfants, qui rêvent tous aujourd’hui de faire carrière dans le cinéma. J’avais eu la chance de croiser Laurent Cantet lors d’une projection hivernale dans un petit cinéma stéphanois de Vers le Sud, son film précédent, où Charlotte Rampling campait une Anglaise sexagénaire, allant chercher le soleil en Haïti et surtout soigner sa misère sexuelle par l’entremise de sculpturaux éphèbes locaux. Il était déjà ce cinéaste objectif, habile, agissant par petites touches, exhibant la contradiction et le conflit sans le dénoncer et laissant le spectateur se faire une idée du récit et de la situation.

L’alliance du script et de l’interprétation de l’expansif Bégaudeau ne pouvait aller que de pair avec l’exigence de la mise en scène discrète de Cantet. La maîtrise technique de ce dernier est d’ailleurs absolument époustouflante et sans doute le fruit de la réussite d’Entre les murs : positionner la caméra au milieu de la classe, tout en faisant parler, réagir, râler, insulter, vivre ces vingt-cinq adolescents d’une manière si naturelle, c’est le succès cinématographique du film. Le rythme si enthousiasmant, alors que l’unité de lieu pourrait constituer un immense fardeau, c’est à la mise en situation voulue et réalisée par Cantet que le film le doit. Si le livre est un objet, le film en est un autre ; et son cousin, alors, pas vraiment son fils.

D’une manière explicite ou non, le débat post-projection pour chaque spectateur passe nécessairement par le retour au plancher des vaches, la mise en perspective et la question (légitime) suivante : si j’avais été Penn, aurais-je attribué la Palme à ce film, ce dernier la mérite-t-il ? Difficile de statuer si on n’a pas eu la chance d’être juré et d’avoir accès à toutes les œuvres pour se faire une idée. Contentons-nous alors de celle-là, elle est suffisamment riche.

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2 réflexions sur “Après le vacarme

  1. Merci David pour ce bel article à un beau film, que pour une fois nous avons eu la chance de voir ensemble. Pour ma part, je suis resté un peu scotché par ce film, qui semblait si peu être une fiction et tant une réalité que je m’étonne encore de voir tous les jeunes faire les stars dans tous les festivals possibles et imaginables (cf. le site officiel du film).

    De ce que je crois comprendre, le livre, qui donne son titre au film, est lui-même une fiction, mais écrit par un professeur de français ayant lui-même officié dans un lycée « sensible ». Il ne peut que s’inspirer à 95 % du vécu de l’auteur (François Bégaudeau, donc). Le film prend toute son importance quand on estime qu’il n’est pas une fiction et que la Palme d’Or a été reçue parce que le film, loin d’imiter la réalité, semble être la réalité. Et j’adresse un grand bravo, dans cet optique, à tous les jeunes acteurs du film, à qui j’attribue tout de même une bonne dose de réflexion pour tourner intelligemment dans ce film d’un intellectuel du clivage « bourgeois/caillera » sur le thème « et le français dans tout ça ? ». Je veux dire par là que jouer son rôle a dû être mille fois plus évident pour un homme, Bégaudeau, dont le recul est le métier, que pour des élèves dont la vie est le sujet : pour toute cette belle bande de zozos, je trouve que comprendre l’enjeu du film, c’est quelque part déjà répondre à la problématique qu’il pose. Mettre des mots, c’est déjà solutionner.

    Alors, quel problème ? Celui de la place du français, sans doute. Celui de l’adaptabilité des programmes aussi : faire apprendre l’imparfait du subjonctif à des élèves rebelles des banlieues, c’est sans doute plus politiquement correct que de leur donner une classe spécifique avec un programme simplifié pour apprendre des choses utiles (je reconnais que l’utilité des mots est bien difficile à définir) mais c’est surtout bien plus con. Si ce film montre bien quelque chose c’est que vouloir l’égalité à tout crin, c’est la pire des bêtises. Dans cette veine, je ne peux qu’applaudir les discriminations positives et la diversification des parcours.

    Le problème de la difficulté des professeurs également, qu’on n’imagine pas pouvoir être préparés à ces jeunes complètement insensés et désorganisés dans leurs réactions. Comment vouloir imaginer faire évoluer des jeunes dont on n’appréhende pas les réactions ? Je me rappellerai vraiment toujours de mon impression face à certains comportements de violence lorsque j’étais au collège en région parisienne : fous, sans justification. On pourra toujours faire toutes les analyses que l’on voudra, on n’y comprendra à mon avis jamais grand-chose, et ça ne flatte pas vraiment le genre humain d’imaginer cette impuissance face à cette violence et cette rébellion aveugle.

    Enfin, si on parle de pédagogie pure, j’imagine assez le désespoir du professeur devant tant d’inculture… En me relisant, je me trouve très pessimiste, alors j’ajouterais simplement que le film, sur l’école, porte en lui-même sa solution : l’école. Pas la peine d’aller au « boudumondistan » pour trouver autant d’efforts d’intégration que dans ces établissements de banlieue : allez les profs, on est avec vous ! L’humanitaire, c’est pas si loin de chez nous.

    P.S. : J’aimerais que W. fasse un commentaire sur ce film… ;-)

  2. Leila dit :

    Ah très bel article ! Mais vous oubliez une chose qui est importante dans ce film et qui m’a beaucoup marqué : c’est l’incompréhension des parents (ne parlant pas français) face aux problèmes que rencontrent leurs enfants. Comment établir une autorité face aux parents lorsque ceux-ci connaissent à peine les bancs de l’école ? Lorsque les enfants sont le plus souvent (aujourd’hui) plus diplômée que leurs parents ? A quel moment faut-il laisser tomber notre agressivité : celle qui nous protège dans nos quartiers difficiles et qui impose le respect ? Enfin, c’est une longue discussion, je connais bien le sujet pour venir de ces quartiers difficiles…Une solution que j’aimerais voir un jour éclore dans nos écoles : Quand allons nous adapter nos sujets en empruntant des prénoms à consonance étrangère par exemple. On oublie très vite qu’ils sont aussi français (« y en a marre de Bob…Pourquoi vous ne choisissez pas Maïmouna! »). S’adapter à sa classe, c’est aussi s’adapter à sa diversité…mieux leur parler et ainsi mieux faire passer le message.

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