Hado… quoi ?

CD De cette loi, on n’en comprend même pas le nom. Pourtant, qu’est-ce qu’on aime en parler ! Entre les vedettes, qui mettent au rencard leurs tendances généreuses dès lors qu’on touche à leur porte-monnaie, et les internautes, qui sont persuadés qu’on veut leur voler leur liberté (mais qui vole qui, aujourd’hui ?), nombreux sont les hypocrites, les menteurs et les couards, qui pensent que leur parole est la plus juste. Pour trancher un sujet aussi complexe que le rapport des droits d’auteur et d’internet, tout le monde s’installe, d’une manière immensément simpliste, dans un des deux camps proposés : pour ou contre Hadopi. Un peu court, non ?

« Hadopi » signifie « Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des Droits sur Internet ». Cela n’est qu’une partie de la loi dite « Loi Création et Internet ». Mais comme le monde moderne est friand d’abréviations et d’acronymes pour justement ne pas gorger les mots de leur sens (qui, pourtant, aident au jugement !), va donc pour « Hadopi ». Nous ne sommes vraiment pas à un contresens près dans cette histoire.

Ce 8 mai 2009, Maxime Le Forestier, Juliette Gréco, Pierre Arditi et Michel Piccoli écrivent une lettre ouverte, intitulée « Quand vous redeviendrez de gauche, vous saurez où nous trouver », à la Première secrétaire de leur Parti socialiste préféré, dont sont tirés les mots suivants, qui auront évidemment apitoyé tout le monde :

En vous opposant, à l’occasion de la loi Création et Internet, à ce que des règles s’imposent aux opérateurs télécom (comme vous les aviez imposées naguère aux opérateurs de télévision et de radio) pour qu’ils cessent de piller la création, vous venez de tourner le dos de manière fracassante à cette histoire commune.

Cette sempiternelle lutte à propos du monopole de la pensée de gauche reste le dernier bastion de ceux qui n’ont plus rien pour se défendre par arguments sensés. En réalité, ces artistes pleins aux as ne se sont jamais illustrés par leur sens de la solidarité (toute participation aux Enfoirés étant bien sûr complètement hors sujet, il s’agit pour des bienpensants des beaux quartiers d’acquérir une conscience une fois par an, en faisant un achat groupé). Ils constatent simplement que le téléchargement est une menace réelle à leur compte en banque et se parent de leur idéologie, dont ils ne respectent à titre personnel presque aucun fondement, comme seule arme face à ce qu’ils considèrent comme un fléau.

En réalité, il était absolument indispensable que ce sujet arrivât dans les hémicycles de nos représentations nationales. Ce débat aurait même dû avoir lieu il y a quatre ou cinq ans : l’internet était déjà développé sans être généralisé, la loi aurait alors davantage revêtu un caractère préventif que répressif. L’esprit de la proposition de Christine Albanel est de créer un système de répression progressif au téléchargement illégal, et de sanctionner d’amendes et de coupure d’accès à internet les contrevenants qui seraient plus excessifs que les autres. Cela pose évidemment quelques problèmes pratiques. Comment appliquer ce système à des personnes qui partagent une connexion (cas des foyers d’étudiants, qui ne sont pas les derniers à « pirater » !) et donc une adresse IP, identifiant des ordinateurs sur le réseau, rendu ainsi équivoque ? Comment imaginer que les délinquants du net soient les seuls à être en retard sur leurs détectives, et penser qu’une parade à chacun des systèmes de surveillance ne sera pas inventée par les esprits les plus futés au service de ceux qui le sont moins ?

eMule Car le plus angoissant dans le téléchargement illégal, c’est à la fois son extrême facilité et l’impunité que l’on ressent face à cela. N’importe quel âne peut installer une mule sur sa machine, capable de lui apporter tous les films et musiques qu’il désire. Les pionniers de ce système d’échange, dont on peut, à la rigueur, croire l’innocence originelle qui consistait à partager des fichiers libres de droit, ont permis à la masse de se servir de leurs outils, dont ils ont réglé minutieusement les problématiques techniques, pour ne permettre à l’utilisateur que de chercher et de cliquer.

Une conversation m’a récemment opposé à un contradicteur symptomatique des pratiques actuelles, et dont la position était basée sur la constatation suivante : « Quand j’ai le choix de mettre trente euros entre un repas au restaurant et entre deux ou trois CD de musique, dont je peux par ailleurs obtenir le contenu gratuitement, à ton avis, que vais-je choisir ? » Difficile de répondre objectivement à la question. Difficile de ne pas converger sur le fait que la légitimité du téléchargement est finalement un problème de riche. Celui qui l’est moins utilise ses armes pour disposer lui aussi du même confort matériel. Au risque d’uniquement rémunénérer messieurs Acer et Free, plutôt que les interprètes, qui lui ont procuré satisfaction, voire bonheur.

Ce même interlocuteur me lance : « Pour le cinéma, en plus, je donne vingt euros chaque mois à UGC pour mon abonnement illimité, alors que j’y vais rarement, qu’on ne vienne pas me dire que je ne finance pas le cinéma ! » C’est exactement la même solution alternative que brandit Benoît Hamon, porte-parole du même Parti socialiste, qui reprend les fantasques idées des internautes libertaires. La licence globale : la solution à tous les problèmes consiste à mettre aveuglément dans un pot commun une somme à redistribuer. Sauf que je n’ai aucune envie de financer AaRON que j’adore et Joey Starr que je déteste de la même façon ! Comment définir des critères de répartition équitables de cette manne globale ? Pourquoi se détourner du vrai problème, en ayant comme seule réponse de lâcher quelques euros mensuels, quelque consommation qu’on fasse des biens culturels ?

Il s’agit bien là de consommation. Sauf qu’il ne viendrait à l’idée de personne de passer derrière la caisse d’une sémillante boulangère, pour aller en saisir sa production et s’éclipser sans payer. Pourquoi considérer qu’il peut en être autrement pour la musique ou le cinéma ? En quoi les artistes sont-ils moins légitimes à toucher leur dû ? Comment expliquer que l’on se lamente de l’uniformité des productions audiovisuelles actuelles, alors que seul ce qui se vend peut à nouveau être financé ? Le piratage favorise seulement la fabrication de Spiderman 12 et d’Indiana Jones 34, au détriment du reste. D’aucuns s’en satisfont, c’est regrettable.

Sans que ce soit exhaustif, une fois tout ceci énoncé, il apparaît que les tenants d’une solution simple sont rapidement discrédités, balayés. Comment renvoyer une problématique complexe, qui est empreinte des inégalités de moyens qui lézardent la société, à des idées soit purement répressives, soit purement permissives ? Il est certain que la modération est mère de conseils. Certains internautes refusent que leur univers soit le seul à ne pas être régulé, alors que la crise actuelle a démontré que tout milieu livré à lui-même ne pouvait fonctionner de manière raisonnable. C’est au mieux de la candeur, au pire de l’irresponsabilité.

De l’autre côté, ce sont les maisons de disques mastodontes qui ont mis le ver dans le fruit. Du temps où la technologie ne permettait pas le piratage de masse, elles ont refusé de baisser leurs prix, arguant que c’était à l’État de baisser sa TVA sur le disque (ce qui n’exempte pas ce dernier de le faire). Elles ont voulu s’engraisser, en sachant très bien que le temps des vaches maigres allait rapidement arriver. Elles ont ensuite torpillé toute solution de téléchargement légal, en imposant d’innombrables verrous techniques sur les fichiers achetés, empêchant beaucoup d’honnêtes utilisateurs de s’en servir. Comment ensuite avoir l’aplomb de venir pleurnicher dans les jupons de l’État et se croire crédible ? D’ailleurs, ces mêmes artistes, qui se plaignent de la situation actuelle, ont-ils un jour incité à ce que la culture fût accessible à un plus grand nombre ?

Le monde idéal est celui dans lequel les biens culturels seraient à disposition de ce plus grand nombre, sans qu’ils soient piétinés. Mais j’ai un peu peur que cet objectif, pourtant pas fantasmatique au départ, ne soit inaccessible à une société trop versée dans la facilité et vexée par trop d’affronts, qui n’ont rien à voir avec cela, mais qui donnent une légitimité à une sorte de vengeance. Dur, dur.

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2 réflexions au sujet de « Hado… quoi ? »

  1. Launey dit :

    Quelle solution alors ? Au fond, l’idée de Hamon semble la moins idiote, une sorte d’impôt pour la culture…

  2. Foux dit :

    Voilà article bien écrit et bien argumenté. Je partage relativement ton point de vue sur le sujet et ton indignation à l’indignation de ceux qui craignent de se voir interdire le piratage.

    Tu as raison de dire que la loi et sa problématique aurait dû se poser avant: maintenant, les pratiques et la technique ont tellement évolué qu’on arrive à une situation si établie qu’elle semble normale… alors que, bien sur, il n’en est rien.
    Ajouté au fait que la propriété intellectuelle est une notion à mon avis relativement difficile à définir et à comprendre pour le commun des mortels, cela donne l’image d’un état totalitaire et rétrograde.

    Je répondrais à cela deu choses. D’une part, le propre d’une loi est sans doute en partie d’être en retard sur son temps, poussée qu’elle peut être par une nécessité sociale préexistante.
    D’autre part, que ma première réflexion sur le sujet me dit que la licence globale est sans doute la moins pire des solutions. Parce que je n’ose imaginer la complexité du contrôle à exercer sur la population pour crédibiliser les exigences de la loi, et parce que et parce que même si on aime pas Joey Starr ou André Rieu, un impôt définit une solidarité qui n’est pas faite pour plaire à tout le monde.

    Il pourrait ensuite être intéressant de se demander comment le produit de la dite licence serait réparti.

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