Petit papa Noël du dimanche

Cher papa Noël...

Un jour, bien motivé, ou vraiment contraint par le rythme de publication imposé par mon camarade, je ferai un billet entier sur les idées et le raisonnement de Jean-Luc Mélenchon. J’avoue avoir pour l’instant la flemme de me coltiner les commentaires ignorants du type « c’est un pantin d’extrême-gauche » (parce qu’il est loin de la marionnette, et loin de faire la révolution en envoyant qui que ce soit au goulag). L’angoisse de résister à « il est trop agressif », de ceux qui s’arrêtent à quelques envolées tout au plus taquines, mais fermement troussées. Le désarroi de devoir répondre à « il ferait mieux d’acheter un dentifrice », bien que je puisse être d’accord avec la remarque.

Pourtant, citons-le d’un éclair de lucidité, survenu au tout début du débat sur la loi Macron, devenue depuis sujet central d’actualité (cf. Le Monde du 10 décembre dernier) :

Le travail du dimanche, c’est le productivisme avec un P majuscule, la sacralisation de la société de consommation.

Si la société du XXIe siècle n’était pas à la fois désespérément consumériste et terriblement apathique, ces mots sonneraient comme une évidence béate. Pourtant, tout le monde s’en fout.

Avec cet impardonnable retard de rédaction, nous voici finalement arrivés à la toute fin du mois de décembre, cette singulière période où la traditionnelle « course aux cadeaux » le dispute à l’ingestion des non-moins traditionnelles dindes et bûches, elles-mêmes rapidement supplantées par un repos indolent et chahuté par des lipides en quantité abondante, tout en subissant La Grande vadrouille pour la septième fois ou les innombrables matches de football anglais, quitte à faire fuir madame. Ne ressentons toutefois aucun dédain envers les traditions de cette « trêve des confiseurs », elles possèdent cette allure rituelle rassurante, dans une société inconsciemment obsédée par la déconstruction, l’anéantissement de tout ce qui peut passer pour inerte ou ringard. Il a été instillé dans nos esprits que le mouvement devait être but, la consommation vectrice de croissance économique et le moindre coût la doctrine de l’individu boulimique. Dans ce cadre, pourquoi ne pas continuer à consommer le seul jour de la semaine où nous en étions dissuadés ?

Formuler la question ainsi agacera l’amateur d’emplettes dominicales, seul jour de la semaine à posséder son adjectif qualificatif. Dans sa logique d’évidence et de pragmatisme, qui ne titille jamais ô grand jamais le fondement de son raisonnement, il aura peine à comprendre que lui-même, dont le temps libre est réduit à peau de chagrin ou dont l’organisation personnelle tient au champ de ruine, ne puisse pas trouver sur sa route du dimanche une enseigne où compléter sa garde-robe, renouveler ses outils de bricolage, étoffer sa collection d’électronique produite à Shenzhen, voire même offrir à son petit chien-chien un nouvel os en plastique à déchiqueter dans le salon. Il en a les moyens, pourquoi ne pas lui en donner la capacité ?

Depuis quelques années, ses amis ou ses maîtres ont d’ailleurs inventé des e-shops — la déconstruction passe aussi par un indispensable novlangue d’une infinie pauvreté — permettant de revendre ses cadeaux sitôt le ruban sectionné, le papier chiffonné, le cellophane brutalisé. Ce bouquin, je l’ai déjà ; ton jeu, il me plaît pas ; ta tablette, là, c’est une marque de merde. On me donne, j’aime pas, ça vaut quelque chose, je revends, je me rachète autre chose. Pourquoi m’entraver, m’empêcher, me condamner à regarder ce CD de Laurent Voulzy et Alain Souchon prendre la poussière sur ces étagères, alors que j’ai quatorze ans, pas une tête (boutonneuse) à aimer des ploucs et jamais connu autre chose que la musique dématérialisée, voire volée ? Tu me connais donc si mal, tante Simone, pour m’offrir un truc pareil ? Fais un effort, sinon, le prochain coup, je revends encore… Je préfère encore ton petit chèque-cadeau Amazon, hein… Ah, Amazon, tu connais pas ? Oh bah, Fnac, alors… Même si c’est un peu trop cher…

Tout cela participe de cette sacralisation de la consommation, qui a remplacé, pour les sept jours de la semaine, toute autre activité auparavant incontournable, que pouvaient être, dans n’importe quel ordre, l’instruction et l’éducation des enfants, le papotage entre amis, les jeux en famille, la religion, les bonnes bouffes, les soirées en boîte ou au bar, le match du dimanche… Liste non loin d’être infinie. À la rigueur, si la course au dernier téléphone à la mode, au vol le moins cher (quitte à voyager dans la soute), au jeans le mieux délavé par des substances hautement toxiques nous rendaient plus heureux, plus épanouis, plus intelligents, cela n’aurait pas grande conséquence et passerait pour une évolution logique de cette société bouleversée par le numérique, pardon, le digital (faut suivre l’évolution virevoltante du novlangue, bon sang !).

Mais notre indifférence, dûment entretenue par des courants qui n’ont aucun intérêt à ce que nous réfléchissions à ces questions banales (car elles possèdent le défaut de ne souvent générer aucun euro), nous diminue, nous abêtit, nous condamne, nous extermine, sans même que nous nous en rendions compte. Pire et plus pervers, l’absence de réflexion collective nuit à celui qui n’est pas armé pour se faufiler dans cette jungle et favorise quiconque en maîtrise les codes. Mais ça, tout le monde s’en fout.

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Une réflexion au sujet de « Petit papa Noël du dimanche »

  1. Fouxy Foux dit :

    La règle t’oblige à passer un article sur un autre thème avant de disserter sur le cas Mélenchon, mais je t’y engage très fortement car tes recherches sur le thème « comment distribuer les richesses sans productivisme » m’intéresse beaucoup. Car dans l’ordre il faut d’abord produire, et distribuer ensuite 🙂

    Avec les articles sur la décroissance, nous allons bientôt passer pour d’ignobles régressistes… Penses-tu que la responsabilité de ces mesures est davantage à mettre sur le dos de notre société qui ne cherchent qu’à augmenter sa soif d’emplette, ou sur celui de nos responsables politiques qui nous ont guidés vers un système où sans croissance, point de salut?

    Quand je pense à ce besoin de croissance, sans la juger nécessaire ou non, je me dis que nous en sommes aujourd’hui aussi dépendant que l’est un surendetté de son banquier. En cinq mots: pas maître de notre destin! C’est dur à dire pour un politique…

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