La comète Charlie

Comete

Il y eut d’abord l’effroi de se rendre compte qu’on pouvait décimer des caricaturistes, des flics et des juifs dans la capitale du fameux « pays des droits de l’Homme », remontant à plus de deux siècles. Tout le monde, Foucauld, moi, tant d’autres, s’en trouvèrent meurtris, larme à l’œil en constatant les dégâts, dans un réflexe empathique qui aura étonné les plus sceptiques. Puis notre président, dont la fortune légendaire finalement revint taper à la porte, de la plus tragique des manières, décida que les huit, neuf et dix janvier seraient consacrés à un deuil national, ponctué d’une minute de silence générale.

Les journalistes, accrochant un petit ruban noir sur le logo de leur officine pour accomplir leurs forfaits, multiplièrent les émissions spéciales, en firent des pages sur deux frères en cavale, qui permirent pourtant à la police d’aisément les identifier. Naturellement sans savoir, sans pouvoir faire leur métier consistant à vérifier leurs sources. Pas le temps. Pour être les premiers à parler, pour briguer le scoop, il faut faire des concessions. Les photos des Kouachi devaient rester un document de travail ? Ils en décideront autrement, dès le jeudi. Les frères Kouachi auraient abandonné leur voiture et passeraient leur première nuit de fugitifs dans une forêt picarde ? Organisons des live à ce sujet, pour ne pas en gâcher une miette. Raté : sans aucune transition, si ce n’est avec force hésitations, causées par le manque de cohérence de leurs sources, la France se réveilla le lendemain avec une histoire bien différente. On découvrit les terroristes finalement reclus dans une imprimerie. Puis un supermarché casher fut également le théâtre d’une prise d’otages sanglante. Avant l’intervention simultanée des groupes d’élite de la police et de la gendarmerie, qui décimèrent sans ciller la triplette aux armes de guerre. Fin de l’abomination, le pays, ému, soulagé, reprit sa respiration, ses petites occupations. On savait dès lors qu’on n’en aurait pas fini de sitôt des conséquences de cette marquante histoire.


Dimanche 11 janvier. Journée universelle des « Je suis Charlie ». J’ai moi aussi marché à trois centimètres par heure dans la cohue de l’avenue de la République de Paris. Grande émotion, à l’idée de s’apercevoir que des millions d’autres personnes ont l’intuition profonde de faire la même chose partout dans le pays, et même que ce pays, décrié pour ses anachronismes et sa mauvaise humeur, porte l’oriflamme d’un cortège d’idées pour l’ensemble de ceux dans le monde qui s’y reconnaissent. Quelles idées, en somme ? Défilait-on pour les policiers libérateurs ? Sûrement pas, bien que le rapport de nos concitoyens, qui ne voient en l’uniforme que le reflet moralisateur de leurs propres turpitudes, graves ou secondaires, à cette autorité se soit beaucoup amélioré, dans un accès inattendu de candeur. Défilait-on pour les juifs massacrés ? Non plus, sinon l’assassinat d’enfants à bout portant, soit le summum de l’infamie, dans une école confessionnelle de Toulouse en 2012 aurait suscité un engouement autrement plus important dans la nation endeuillée. Défilait-on pour l’honneur des musulmans dont la foi et la culture sont bafoués par des intégristes suicidaires ? Absolument pas. Bien au contraire : le musulman français est sommé par le cirque médiatique de témoigner de sa distance, de justifier de sa différence, d’exprimer une condamnation sans appel des événements commis au nom d’Allah « le plus Grand ».

Alors, on bat le pavé pour Charlie et, pense-t-on, les valeurs de la République, à commencer par la liberté d’expression. Moment de communion nationale, dégouliné par les chaînes de télévision, qui convoquent leurs sommités politiques, journalistiques et populaires habituelles pour commenter des rassemblements, font une croix sur leurs recettes publicitaires dominicales, afin de poursuivre et clore le premier acte de leur narration. Apothéose avec un programme de France 2 le soir en direct des locaux de Radio France, où des dessinateurs doivent pondre des caricatures, alors que ce n’est pas leur métier ; où des chanteurs confirmés (Souchon, Clerc) doivent piocher dans leur répertoire des morceaux adaptés au contexte, voire fréquenter leur opposé (Patrick Bruel rencontre Catherine Ringer, pour chanter Serge Reggiani !) ; où le Delahousse du divertissement du service public, Nagui, accueille Patrick Pelloux, Laurent Léger et les autres rescapés de Charlie Hebdo pour évoquer l’incontournable liberté d’expression. Avec un politique tout désigné : Daniel Cohn-Bendit. Qui de mieux que Dany, le grand imprécateur de la Bonne Pensée, pour répandre ses discours péremptoires sur le sursaut fantastique et durable de la société française ? Personne, c’est vrai.

Malgré la fin de l’épisode épique après la tragédie, les journalistes ne lâcheront pas leur proie, après avoir engrangé tant de succès d’audience et d’attention. Ils essaient de mettre en perspective, avec leurs paradigmes étriqués habituels (sondages, polémiques, enquêtes avortées), les conséquences de ces événements partout dans le monde. Ils épuisent tous les filons de cette histoire : les prises d’otages sont modélisées en trois dimensions et minutées (en plus, ouf : des badauds malsains ont filmé le dénouement de la Porte de Vincennes avec leur téléphone portable sous un angle exploitable et sans trop bavarder) ; Amedy Coulibaly, Chérif et Saïd Kouachi font l’objet de biographies approfondies et répétitives, idem pour leurs camarades de prison ; BFM TV épuise toutes ses exclusivités, notamment celles d’appels de Coulibaly pendant ses méfaits (on croit rêver, ou plutôt cauchemarder, surtout quand on se rend par exemple compte des conséquences qu’aurait pu avoir « l’erreur » de Dominique Rizet) ; le courageux employé de l’imprimerie raconte à Pujadas ses huit heures recroquevillées dans un placard pendant quinze minutes. Ils mettent en appétit la population avec la future parution du numéro de la survie de Charlie Hebdo, publié à un, trois, cinq, sept millions d’exemplaires. Le président Hollande gagne vingt points dans les sondages, auprès de profonds amnésiques.

Les politiques ne sont pas en reste : après s’être volontairement mise à l’écart de la manifestation historique, Marine Le Pen essaie de souffler sur les braises incandescentes, quand son paternel, à coup de « Charlie Martel » et autres « Keep Calm And Vote Marine Le Pen », ne se gêne pas pour mettre le feu à la garrigue. Nicolas Sarkozy, redevenu piteusement chef de l’opposition après tant d’actes de grandiloquence, piaffe de jalousie et est obligé de concéder que son successeur méprisé a correctement fait son travail de chef de l’État, tout en recevant des homologues qu’il tutoyait jusqu’à il y a quelques années (et qui naturellement sont bien obligés de l’ignorer depuis, après avoir baisé la main de Carlita). Pour entretenir la flamme de l’unité, deux semaines après les événements, Valls et Cazeneuve mettent en scène la naturalisation de ce courageux magasinier, qui possédait tous les traits de l’aventure héroïque facile à digérer : un musulman parlant mal le français cache des juifs dans une chambre froide et leur sauve la vie. Crac, son dossier administratif remonte (légitimement) en haut de la pile, et le décor est installé place Beauvau pour la cérémonie télévisée.

Malgré toute cette hypocrisie aveugle, je laisse au Premier ministre le mérite d’avoir posé avec une formule, certes trop connotée (mais il n’est pas connu pour son habileté langagière) et sémantiquement un peu inexacte, le débat central qui aurait dû nous occuper depuis de nombreuses années : celui de « l’apartheid territorial, social, ethnique » du pays. Bien que ce ne soit pas le fruit d’une politique dirigiste en la matière, la France est effectivement transpercée d’un abyssal clivage. D’un côté, la partie de sa population capable de suivre le tourbillonnant mouvement de nos sociétés, d’analyser les conséquences de la mondialisation et d’en tirer profit. Et est capable de s’inscrire dans le creuset de la laïcité, quelles que soient ses croyances personnelles et en percevant cette règle subtile. L’autre partie est larguée. Elle singe sans parfois le vouloir les premiers avec un consumérisme outrancier, mais surtout elle utilise la matière première facile à ingurgiter présentée par des journalistes ou des politiques peu enclins à la rigueur dans l’argumentation pour renforcer ses théories simplistes. Ce décalage grandissant de fondations engendre incompréhensions, frustrations, jalousies, haines. L’école républicaine est la solution pour expliquer, enseigner, instruire, tout cela à condition de continuer à inlassablement mélanger, agiter, éparpiller les mœurs, les tribus, les habitudes, ce qui déjà est une gageure. Mais pour les plus de quinze ans, que fait-on ?

Ceux qui ont battu le pavé pour honorer avec moi Charlie, cette comète incandescente qui bientôt va s’écraser dans les ténèbres de nos conflits ardents, ont lancé leur dernière carte de vivre-ensemble, la dernière notion qui leur restait en commun. Se sont-ils jamais demandé où se situait la liberté d’expression de l’autre ? Pas celle de leur voisin de foule. Non, un peu plus loin, là où ils ne mettront jamais les pieds, de peur d’esquinter leurs orteils vernis ; là où la liberté d’expression proscrit le blasphème et des représentations de prophètes, mais autorise à parler impunément de certains tabous occidentaux, punis par nos lois. Là où on ne se rue pas pour acheter un journal satirique qu’on n’avait jamais acheté auparavant.

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3 réflexions au sujet de « La comète Charlie »

  1. Fouxy Foux dit :

    Mon cher ami,

    Comme je vois à quel point ces problèmes de clivage te touche… Oui, un grand rassemblement éclaire autant qu’il aveugle, et je pense qu’il est légitime de se demander si, une fois chacun rentré chez lui, y-aura-t-il plus de mélange qu’avant, permettant de réduire ces extrêmes en les rendant plus tièdes?

    Les médias ont chacun fait leur travail, les uns à la recherche d’un idéal d’information propre, les autres un peu plus tourné vers le sensationnalisme. Je ne regrette pas pour ma part de suivre ceux qui sont le plus étiqueté éthique, au premier rang duquel France Inter et Le Monde, dont le travail a été salué. Mais certaines de mes connaissances, m’ayant affirmé que la vidéo de l’exécution du policier était « horrible », m’ont fait comprendre à quel point le sensationnel était l’information pour la seconde part de la population que tu évoques.

    Il ne faut pas avoir de regrets sur le statu quo qui semblera s’installer après de tels événements. Qui peut dire qu’après Woodstock, mai-68, les JMJ à Rome, tous ces rassemblements de liberté rassemblant des millions de personnes, le monde a été changé? C’est dans les têtes que les idées se figent, attendais-tu une action concertée?

    Et puis il faut nous-même agir, et pas seulement écrire. S’indigner c’est beau, mais bon…Engageons-nous si nous voulons faire mieux! Je parlais de mes doutes, j’avoue me durcir un peu sur les questions de laïcité, je m’en laisserais moins conter désormais. Moi qui abhorre l’extrême qui tue l’autre, je me vois néanmoins bien aujourd’hui dans l’extrême de la laïcité qui n’accepte aucune religion politique et aucun de ses symptômes.

    Et pour la liberté d’expression, je serais encore moins tiède: oui à tout, jusqu’à ce que la justice sanctionne celui qui est allé trop loin. Respecter le sacré des autres? Et si l’athéisme était sacré lui aussi? L’absence de Dieu serait sacrée…

  2. David E. dit :

    Je tiens à dire que je me suis fait voler l’amorce de ma réponse — bien évidente — par l’esprit sensible de Launay, qui n’a pas pu rater le tropisme de cet intraitable Foux…

    Concernant les médias, je ne considère pas qu’ils sont irréprochables, puisqu’ils se sont chacun adonné au mode de storytelling, instantané ou non, larmoyant ou non, dont ils sont coutumiers (y compris Le Monde, qui faisait une sordide course avec ses confrères). Je ne parle même pas du sérieux New York Times, qui a refusé de « choquer » ses lecteurs avec la reproduction des caricatures de Charlie Hebdo, mais n’a pas hésité à exhiber en couverture la photo de ce courageux policier abattu boulevard Richard Lenoir par l’un des terroristes.

    Sur le reste, je maintiens que les événements que tu cites (je m’abstiens sur les JMJ, allez) ne sont en rien comparables à cette union selon le plus petit dénominateur commun et mue par un réflexe de survie et de fierté. Mai-68 est le terme brutal d’une mutation qui s’est engagée bien avant dans une partie de la société, et qui a engendré des conséquences encore aujourd’hui palpables (d’aucuns s’en plaignent !). Je fais le pari inverse sur ces tragiques 7 et 8 janvier.

    Concernant ton extrême laïcité et ta volonté de liberté absolue d’expression (cela n’existe pas, je maintiens), il faudra que tu décrives ici les termes concrets de ton « engagement » !

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