Comment réussir son élevage d’enfant, chronique intime 1

Avec l’arrivée d’un bébé s’ouvre pour les nouveaux parents un monde inconnu jusque-là réservé à leurs propres parents, celui de l’accompagnement d’un enfant jusqu’à son âge adulte, et en particulier celui de l’éducation.

Pour développer un questionnement autour de ce thème, j’utiliserais autant que possible la première personne du singulier, car ce questionnement est propre à chacun, nourri par l’enfance, le vécu, le ou la compagne et les idéaux. Les lignes qui suivent sont plutôt intimes, je souhaiterais que le lecteur ne les considère pas comme un étalage indécent de vie privée mais de manière plus impersonnelle comme les interrogations d’un papa de 2015.


Cela fait maintenant plus de deux ans et demi que notre petit F. construit du bonheur, et il commence aujourd’hui à solliciter davantage ses géniteurs en nous faire basculer de l’élevage à l’éducation.

Élevage est certes un terme un peu barbare mais ne dit-on pas élever un enfant ? Peut-être faudrait-il y associer le substantif plus poétique d’une élévation, cependant le terme d’élevage reflète assez bien le simple fait de s’occuper de son enfant lorsqu’on le lève, qu’on l’habille, qu’on le nourrit et qu’on lui donne de quoi s’occuper. L’étape d’après l’élevage, dans une imaginaire « pyramide de Maslow du développement de l’enfant », pourrait être l’éducation. C’est une tout autre responsabilité que celle de l’élevage, que je trouve en soi relativement facile : l’élevage demande « seulement » du temps et un peu de patience alors que l’éducation… n’a pas de réponses toutes faites. Je ne me berce pas d’illusion, dans la plupart des cas l’instinct parle et il n’y a aucune démarche (comprendre « aucune intention ») dans mes relations avec mon fils : c’est davantage de la bienveillance et de l’amour. Mais j’aime à croire qu’au fond, je conscientise un peu ce vivre ensemble pour lui donner un peu de sens.

J’essaie de viser loin dans le temps : avoir un but, c’est déjà tracer quelques chemins. Que souhaiterais-je alors pour mon enfant ? Une chose est sûre, même si vague : qu’il soit heureux. Alors, qu’est-ce qu’un homme heureux ? Argh, il a deux ans et demi, dit « aguébale » pour « agréable », « lovely » pour « violet » et fait encore son petit caca quotidien dans sa culotte, mais il pose déjà des questions existentielles ! Bon, allons au plus simple : pour moi, qui me veux heureux, qu’est-ce qu’être heureux ? C’est simplement me sentir à ma place, ne pas avoir peur de ce qui m’entoure et vouloir découvrir, toujours. C’est avoir, pour reprendre cette belle expression, donnée comme un vieux proverbe juif « des racines et des ailes ».

Comment traduire cela pour un enfant ?

Le petit F. ne se demande pas s’il est à sa place, il la prend naturellement et peut jouer trois heures aux petites voitures sans se poser de questions. S’il doit avoir une place, ce sont ses parents qui doivent la lui donner. Personnellement, je cherche à lui apporter les conditions de l’insouciance de sa jeunesse pour lui donner sa place, qui est simplement d’être aimé, de compter pour ses parents. J’ai retenu le concept d’un des mille ouvrages de référence de pédagogie, qui disait que plus un enfant avait confiance en lui et plus il prendrait facilement son autonomie. Le concept en question indiquait que ladite confiance en lui était donnée par l’amour des parents : en se mettant à la place du fiston cela donne un truc comme : « si on m’aime, c’est que je le mérite. C’est que je suis important, donc que j’ai de la valeur ». Et ça tombe bien, moi j’aime l’aimer, c’est même presque de l’élevage, d’aimer ! Pour trouver sa place, facile donc.

Pour ce qui est de ne pas avoir peur de ce qui l’entoure, c’est de prime abord presque trop facile : jusqu’à ses deux ans il n’avait peur de rien, même pas de se jeter dans le vide du haut de sa table à langer ! Pas d’inhibition vis-à-vis de l’étranger non plus, j’y reviendrais après : comment un petit mouton sur une île perdue et sans prédateur pourrait-il avoir peur du premier loup qu’il croise ? C’est seulement maintenant, à deux ans passés, qu’il commence à se positionner et à montrer ses préférences sur certaines personnes, sa timidité et sa peur de la lumière du radiateur, le soir. Alors je le prends dans mes bras, je lui explique, j’essaie de trouver les mots pour expliquer pourquoi certaines personnes sourient en voyant des enfants et pourquoi d’autres peuvent le bousculer sans lui prêter d’attention. Et pour lui donner envie de dissiper lui-même la peur des autres par méconnaissance, je tente de lui donner l’autonomie du contact. J’ai l’impression, ici, d’avoir fait le plus facile. Car aimer et accompagner au jour le jour mon fils est pour moi évident.

Ce qui est moins évident, c’est de se demander là où l’éducation que je donne est réellement « mon » éducation. C’est moins évident, parce que cela me concerne et me renvoie à mes propres racines et à mes propres ailes. Comme je suis un peu déraciné parce que jamais enraciné dans un terroir (à part un peu la Sarthe, spécial dédicace…), pour filer la métaphore, je ne cesse de me demander ce qui me constitue vraiment en l’absence d’origine géographique. Je n’ai pas été rebelle, je n’ai pas rejeté mon éducation, j’y ai baigné en l’acceptant alors sans ancrage local, la famille a pris une place forte dans mes repères et je pense pouvoir dire que c’est essentiellement elle qui a fait le fond de mes valeurs. Ce serait donc ma famille qui me dirait le plus qui je suis… C’est un peu le serpent qui se mord la queue, ou plutôt le serpent qui mord la queue d’un autre serpent, qui mord la queue d’un autre serpent, qui… Je donnerai sans doute à mon fils un petit bout du fils que mon père a été. Bien sûr, nos parcours et nos décisions de couple seront des racines visibles pour F., mais derrière, invisibles, il y aura les racines de ses parents.

Pour ce qui est des ailes, là, je suis chez moi, et chez personne d’autre. Si, chez ma femme aussi, avec qui je souhaite des rêves communs. Le grand malheur de ma vie est de ne jamais avoir le temps d’accomplir tout ce que je voudrais faire… Tant de sujets méritent nos attentions, c’est déjà une interrogation sur le sens de la vie en soi que de constater l’impossibilité d’intégrer ne serait-ce qu’un pouième de la compréhension de l’humanité. Il y a des rêves d’ailleurs, des rêves d’autres type de vie que le travail salarié, des rêves d’enfants, des rêves d’accomplir complètement son couple… Je ne donnerai pas de rêve à mon fils, mais je voudrais lui laisser la possibilité de les imaginer, en un mot : la curiosité ! Lire, lire et relire : faire et défaire, c’est toujours faire.

Ce qui transpire à travers ces quelques réflexions, c’est que je me sens parfois plus éduqué par F. qu’éducateur pour F. Je pensais que Papa serait inné, en réalité aimer mon enfant est inné mais l’éduquer est plutôt un acquis que j’acquière par une réflexion sur moi-même. En retour, il me semble lire à travers l’innocence et la pureté de cette vie en développement l’origine des hommes, ce qui comptait réellement au début de nos vies et que nous avons peut-être oublié. Comment ne pas être interpellé, chez un enfant de deux ans, par une joie dès le réveil, l’absence de peur des autres, une curiosité insatiable, un besoin de reconnaissance, le besoin évident de sortir dehors tous les jours ? Autant de comportements qui me semblent devoir être trouvés ou retrouvés depuis que je suis papa. Merci fiston.

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