L’insoutenable complexité de la femme enceinte, chronique intime 2

Ma femme est enceinte. À peine arrivé dans le monde de l’éducation, nous allons déjà replonger dans le monde de l’élevage. J’intègre intensément le sens de l’expression « la vie est un éternel recommencement » et me préparer à retrouve la madeleine de Proust qu’est le petit rot du bébé après sa tétée.

C’est l’occasion aussi de retrouver une relation complexe de couple dans l’une des rares périodes de la vie dont nous savons quand elle commence et (presque) quand elle finit.


Après la première grossesse, une partie du stress est moindre : nous savons pouvoir fabriquer un enfant avec deux bras, deux jambes et quelques neurones, nous savons également que notre couple tient le choc face à cet événement intense et que nous savons nous occuper d’un tout petit.

Le stress qui ne part pas, c’est celui des nouveaux accrocs au temps libre, de la gestion complexifiée des contingence professionnelles, du nouvel accord à trouver en famille, et pour la femme bien sûr la peur de l’accouchement et de « tout ce qui peut se ou s’y passer ». Par-dessus cela, s’ajoute pour moi le stress du « tu ne peux pas comprendre, tu es un homme », cet argument-massue qui dit dans le même temps « j’ai besoin de toi » et « tu ne sers à rien ».

En réalité, la grossesse n’est pas le moment de notre vie de couple où je me sens le plus proche de ma femme. Dans nos vies horriblement égalitaires d’homme et femme, cette phase où nous vivons des choses réellement très différentes est presque surprenante. Je ne m’y sens pas toujours apte à répondre aux besoins de celle à qui j’ai pourtant promis mon soutien. Horriblement égalitaires nos vies, oui car aujourd’hui tout est lisse et unisexe dans les actions de tous les jours : enfants, tâches domestiques ou administrative, bricolage: plus de domaine réservé ! Même nos petits câlins, nous les faisons ensemble (ringard, dirait DSK)… Je me sens presque conservateur en écrivant qu’un homme et une femme sont différents dans leurs capacités et leurs attentes. Les chiennes de garde ont bien réussi leur coup! Mais passons, car ce nouveau paradigme mériterait un article à part entière.

L’avantage de ce lissage des sexes est tout de même que même sans être d’accord (faut pas déc***er !), ou sans réussir à anticiper les soucis de ma femme, j’arrive au moins à les comprendre par empathie. L’inconvénient, c’est que dès qu’une différence de vécu pointe le bout de son nez, je peine.

La grossesse est évidemment une période de différence de vécu. Mais à y regarder de plus près, c’est plutôt la femme qui vit des choses différentes : c’est tout le problème! L’homme continue à vivre normalement et, dans son corps d’homme, « rien ne change », hormis peut-être une couvade, concept probablement inventé par des hommes en mal de justification. Il est bien difficile pour nous autres mâles, vulgum pecus, d’avoir de l’empathie pour une situation physique qui nous dépasse complètement (pas en hauteur, surtout en profondeur).

J’aimerais avoir cette empathie, mais hormis les nouvelles étagères à poser et les petits habits à commenter, je n’arrive pas à me projeter aussi intimement que ma femme dans l’événement improbable qui se prépare. Mon rôle n’est pas écrit (trop facile) et mon esprit vagabond répond bien peu présent au besoin d’attention de ma femme… La rationalité fait des ravages. Les douleurs de l’accouchement ? D’autres y sont passé. La lassitude du ventre encombrant ? Allez, chérie, prends ton mal en patience. Quoi, deuxième enfant ? Ma mère en a eu cinq. L’ennui de l’attente ? Va te promener. La Saint-Valentin? Pour quoi faire ?

Je me sens si incompréhensif. Je me sens salaud. Il me semble que la seule chose que j’arrive à faire correctement de manière sûre est un petit massage de pied quotidien pour la détendre un peu: pour le reste, j’ai du mal à simuler (et j’espère qu’elle aussi). Je suis dans l’action : « faire » je sais, m’adapter aux sentiments et aux nerfs à fleur de peau beaucoup moins. Il reste la question de l’effort, certes, car la recherche de l’honnêteté parfaite est un réel frein aux efforts à mettre en œuvre dans un couple pour y trouver l’indispensable paix sociale nécessaire à son épanouissement. Je dirais alors de manière très politiquement correcte que mes efforts quotidiens ne sont que peu modifiés par l’attente d’un nouvel enfant.

Surtout, je préfère ne penser qu’à la créativité de ma femme. Malgré tous les préparatifs du monde, même les plus inutiles et malgré les plus utiles, malgré les rendez-vous si nombreux chez les obstétriciens, sages-femmes, acupuncteurs et autres docteurs de la maladie « bébé », et dont je pense parfois qu’ils ne servent qu’à faire passer le temps de la grossesse, je me réserve au fond de moi ce droit de rêver la vie sans complexité et de juste me réjouir de l’arrivée de cette petite fille.

Ma considération est si forte pour cette femme qui porte un enfant pour nous, je l’admire secrètement de se mouvoir comme si elle ignorait ce qui se tramait en elle. J’aime à la penser naïve d’être à l’origine du monde… Ce que je préfère, c’est quand elle lit et qu’elle ne pense plus à ce qui va arriver car là est toute sa poésie de femme enceinte : dans l’attente et l’évasion ingénue.

« Ils se disaient entre eux : quelqu’un de grand va naître ! »
Victor Hugo, Les chants du crépuscule, Napoléon II.

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