Si cher football…

Cristiano RonaldoÀ l’âge de onze ans, sans m’en rendre compte, je me suis mis à lire le meilleur hebdomadaire de géopolitique européenne : France Football. Son papier, qui d’abord était tiré des meilleures feuilles de chou, a vite affiché la couleur sur toutes ses pages, pour finalement posséder une bien désagréable odeur de polycopié. Faisant fi de ces désagréments, somme toute secondaires, j’ai bien compris qu’il était indispensable pour comprendre l’injustice de nos sociétés occidentales de s’intéresser à leur réduction microscopique : le monde du ballon rond.

À l’époque, en 1995, la grande actualité du foot, c’était la croisade administrative d’un joueur belge anonyme, Jean-Marc Bosman, qui avait intenté des procès à répétition à son club de Liège, pour finalement que la cour de justice de l’Union Européenne lui donne raison et qu’il puisse finalement évoluer dans un petit club français, l’US Dunkerque — quelle idée ! —, au titre de la « liberté de circulation des biens et des personnes » dans les pays de l’Union. La Ligue des champions portait ce nom depuis seulement quatre saisons, elle n’était ouverte qu’aux champions des différentes ligues européennes, avec, sur de discrets et limités strapontins, quelques rares poursuivants des vainqueurs des « grands » championnats, qui osaient timidement prendre part à une compétition sans en détenir le prestigieux sésame. On ne trouvait que quatre poules de quatre équipes. Dans le groupe D, l’Ajax Amsterdam, chère à mon cœur, défaisait dès son premier match dans son antre de San Siro une des terreurs européennes de l’époque, le Milan AC (0-2). Une bande de gamins principalement néerlandais, ayant eu le temps d’arriver à maturité dans un club qui prône à tous les étages un même jeu de possession, inspiré par Johan Cruyff et son entraîneur Rinus Michels depuis les années 70, et appliqué par leur mentor, Louis van Gaal, ce bonhomme peu aimable et suffisant, ce Pélican officiant aujourd’hui à Manchester United. Quelques mois plus tard, l’Ajax retrouvait à Vienne en finale ce même Milan AC, et le remplaçant Patrick Kluivert, du haut de ses 18 ans, offrit à la 85e minute la « coupe aux grandes oreilles » à son club mythique. Ses coéquipiers s’appellent notamment van der Sar, Danny Blind, Frank et Ronald de Boer, Rijkaard, Davids, Litmanen, Overmars, Seedorf, Finidi. Ces noms, qui me rappellent tant de souvenirs et qui passeront pour un bien étrange dialecte pour la plupart des lecteurs, auront formé mon rapport au football : du panache dépourvu de chauvinisme et, surtout, de l’élégance, dans un contexte d’équité, au moins apparent.

Ce cher Bosman a remporté son combat et, derrière lui, sa jurisprudence a converti le football mondial en un immense marché, à la concurrence « libre et non faussée », qu’évoquent aujourd’hui les traités européens. Le nombre de joueurs « communautaires », appellation délicieusement surannée, était devenu illimité ; par consensus, on détermina que le nombre maximal de joueurs non européens d’une équipe serait fixé à trois. Mais comme les suppôts du libre-échange ne comprennent décidément pas que, sans autorité de régulation compétente, le cupide triche toujours pour justement fausser à son profit cette concurrence, bien vite on vit fleurir à la fin des années 1990 par exemple des Brésiliens dont une ascendance tarabiscotée permettait d’établir un passeport portugais. Dans le meilleur des cas, certains talents sud-américains, comme un dénommé Deco, purent éclabousser de leur classe l’Europe entière du football. Dans le moins bon, ces passeports arrachés à des règles imbéciles s’avéraient illicites et brisaient les destins de joueurs, par ailleurs souvent moyens et donc renvoyés à leur médiocrité. Mais surtout, on mit en place à cette époque l’inique montage des transferts de joueurs : par construction, le contrat à durée déterminée d’un joueur serait porté à une échéance suffisamment lointaine pour qu’il puisse être rompu avant son terme, à l’initiative d’un autre club, qui doit alors s’acquitter d’un lourd tribut. Ce système a permis l’inflation considérable du coût et du salaire des joueurs et l’avènement de ces sangsues impitoyables que sont leurs agents, dont le seul intérêt est de multiplier les contrats et les infidélités.

Pour faire face à ces exigences, les clubs n’eurent nulle autre solution que de soit demander de plus importants subsides aux organisateurs des compétitions nationales et internationales, faisant grimper les droits de retransmission télévisés. Si bien que, aujourd’hui, mis à part de rares épreuves secondaires, celles-ci sont diffusées par des chaînes payantes, ne faisant que renforcer l’iniquité d’accès et creusant l’écart entre nations riches et pauvres. En février 2015, la fédération anglaise de football a réussi à faire monter les enchères jusqu’à 7 milliards (sept mille millions) d’euros pour trois ans de diffusion de sa chère (effectivement) Premier League. Pour ce prix-là, on construit je ne sais combien d’avions et même de stades, dans des pays qui aiment autant le jeu de balle au pied, mais à qui on pourrait reprocher de ne pas proposer spectacle aussi intéressant.

L’autre parade des clubs ayant fait son apparition au début des années 2000 consista bien évidemment à augmenter substantiellement de leur capital pour acheter et vendre des joueurs à forte valeur marchande, ce qui put avoir lieu sur les places boursières (les grands clubs italiens et allemands, et même l’Olympique Lyonnais) ou par le fait du prince. Le Real Madrid, dont la dette faramineuse n’a pas été effacée par le roi d’Espagne, comme l’indiquait la rumeur, mais par de riches investisseurs externes et des ventes d’actifs surévalués, a ainsi pu investir à outrance pour bâtir une équipe, qui, connue sous le nom des « Galactiques », réussit à remporter la Ligue des Champions 2002 avec une collection inédite de joueurs aux transferts stratosphériques (Zidane arraché pour 75 millions d’euros à la Juventus Turin, Luís Figo pour 61 millions au rival honni de Barcelone). L’oligarque et milliardaire russe, Roman Abramovitch, dont la fortune provient du pétrole et de ses amitiés, fut en 2003 le premier individu à racheter un grand club, Chelsea, en tâchant d’amalgamer une collection de talents onéreux dans un même maillot bleu. Il fallut attendre 2012 pour qu’il remportât son premier trophée continental.

Ce qui sonne comme une évolution inéluctable ne l’est que parce que les instances européennes du football, menées par le si clientéliste Michel Platini (bien inspiré par son ex-mentor le président de la Fédération internationale, Sepp Blatter), ont décidé de laisser faire. L’arbre lumineux des équipes fortunées, ou plutôt gonflées de fric, cache la forêt d’une réalité en plein délabrement, spécialement outre-Manche (hé hé !) : des tentatives ratées de rachat ont conduit à la déconfiture de clubs parfois au passé ancien (Portsmouth ou les Glasgow Rangers, pour ne citer qu’eux), les prix des billets atteignent des sommets, au point qu’une image comme celle-ci à l’Emirates Stadium d’Arsenal suscite la colère du Londonien moyen.

Le milieu économique dans lequel ce jeu s’inscrit concentre à lui seul, et tout particulièrement en Europe, l’évolution des disparités de capital et de richesses qu’on peut constater partout dans le monde, en particulier chez les puissances émergentes. Celles-ci cherchent à investir dans le football au même titre que dans le reste de l’économie. Les banqueroutes des entreprises du football sont médiatisées à la hauteur du retentissement de leurs succès. Les mercenaires de ce milieu valent bien, et à proportion sans doute comparable, ceux de la finance, de l’industrie pharmaceutique et de tous les pans de l’économie où l’argent n’est pas denrée rare.

Il existe finalement un intérêt prospectif à voir évoluer l’économie du football, en ce qu’il peut lui arriver de devancer les principales évolutions qui risquent de nous submerger. N’est-ce pas dans le football que les magnats du Golfe ont investi de la manière la plus visible, avant de s’attaquer aux biens immobiliers et aux médias ? N’est-ce pas en faveur du football que l’Inde a massivement dépensé pour bâtir de toutes pièces une ligue fermée aux contours fabriqués par du fric (salut à vous, Robert Pirès et Nicolas Anelka !) ? La dernière innovation de grande envergure consiste à partager la propriété d’un joueur entre un club et des fonds d’investissement (third party ownership, en version originale), qui peuvent ainsi spéculer sur sa valeur marchande et revendre leurs parts dans l’espoir d’encaisser une significative plus-value. L’UEFA fait semblant de refuser ce qui est communément accepté au Portugal — qui doit donc avoir fini d’user toutes les ficelles des passeports brésiliens —, ce qui enrichit l’agence de joueurs d’un dénommé Jorge Mendes, meilleur ami de Cristiano Ronaldo et José Mourinho, et aujourd’hui milliardaire. Transposant cette multipropriété, dans quels travers nous apprêtons-nous à nous réfugier pour doper le rendement de certains investissements ?

Malgré ces lourds travers, je ne peux m’empêcher de prendre un plaisir immense à regarder un bon match, en analyser secrètement les ressorts dramatiques, discuter de la prestation de ses vedettes surpayées, dénoncer ses démonstrations de virilité, d’idiotie, quelques simulacres pour obtenir de précieux penalties, sanction suprême aux effets bien souvent disproportionnés, et ressentir de manière patente une espèce d’intensité, parfois décuplée par les maillots des équipes nationales, si jamais on y croit (j’avoue préférer la mécanique bien huilée d’équipes qui se bâtissent sur un travail quotidien). Et puis, bon, vive l’Ajax !

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