Grèce, berceau et tombe de la démocratie

Euro grecCet article aurait dû paraître il y a très longtemps au regard des engagements pris au démarrage de ce blog 2.0, le sujet est pourtant choisi depuis la parution du dernier article. La chance est avec moi, il reste un sujet d’actualité : la « crise grecque ».

Pour un économiste et politicien aussi brillant que moi, la dissertation gratuite va s’imposer. Elle sera sur deux thèmes principaux : la relativité de l’argent qu’imposent ces discussions sans fins autour de montants inimaginables et la place de la démocratie dans cette « crise ». Pour ce dernier mot, je mets des guillemets car dans le gîte de vacances d’où je commence à écrire ces lignes, il y a un vieux Point de 2010 où les atermoiements grecs sont déjà évoqués : peut-on réellement parler de crise pour un événement qui durera plus de cinq ans ? Nous pouvons ici presque davantage parler de situation chronique grecque, à l’instar de la situation israélo-palestinienne : point de crise pour moi en évoquant des événements dépassant l’année et dont on ne peut prédire la fin tant ils auraient dû se conclure depuis longtemps.

Parlons de la relativité de l’argent tout d’abord.

Je rappelle tout d’abord l’énormité des sommes engagées à ce jour, qui dépassent l’imaginable et devraient à elles seules empêcher toute discussion de café de commerce au regard de leur irreprésentabilité : nous parlons ici d’une dette (arrondi à la dizaine de milliards, on ne va pas chipoter) de trois cent vingt milliards d’euros, en chiffre 320 000 000 000 €. Elle correspond à 175 % du PIB de ce pays, c’est-à-dire qu’il faudrait affecter l’ensemble des richesses créées dans le pays pendant un an et trois-quarts d’année au remboursement de la dette pour solder cette dernière, sans aucun salaire, service public, chiffre d’affaires pour les entreprises. On voit bien là toute la relativité de cette somme énorme par rapport à la taille si petite du pays, quand on sait la part du PIB structurellement affectée au simple fonctionnement d’un pays en Europe (plus de 40 %).

En second point, relativité encore dans le rapport entre cette somme et les politiques que les forces en présence veulent appliquer. Entre les plus pingres des politiques d’austérité (ou de redressement, selon le bord politique) et les plus généreuses (ou insensées, selon le bord politique) des propositions, même combat : le retour vers des excédents primaires sains et une stabilisation de la dette est envisagé dans des délais de plusieurs années, et nous sommes bien loin d’évoquer le remboursement de la dette elle-même ! Donc, relativité des mesures au regard des montants énormes qui amène à la question : est-il possible de tout rembourser ? Tout le monde sait que non… Des milliards de créances seront donc probablement effacés, comme en 2011 (107 milliards annulés pour les créanciers privés) ; aujourd’hui, la quasi-totalité de la dette grecque est publique entre prêt bilatéraux, Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF), FMI…

J’ai personnellement du mal à concevoir l’argent et la dette autrement qu’en « bon père de famille », et je suis le premier interloqué des rapports entre dette et PIB, par ces effacements ou ces prêts gigantesques décidés alors que toutes les économies européennes semblent si fragiles (hormis l’Allemagne, ganz natürlich). Et, in fine, je pense que de tels événements font énormément relativiser les difficultés budgétaires et peuvent donner toute légitimité aux éminences grises politiques (plutôt de gauche, disons-le) pour faire miroiter des solutions miracles et vendre du rêve à ceux qui n’attendent que ça. « De l’argent il y en a ». Cette crise dénature l’argent et ce qu’il représente pour nous, petites gens : comment croire à la pauvreté ou à la richesse quand des milliards sont apportés par le FESF ou effacé pour les créanciers privés ?

Parlons ensuite de démocratie.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce système politique n’a pas réussi, ou suffi, à éviter cette crise. J’ai le sentiment d’un mur pris de pleine face, sans anticipation. Un peu similaire au problème des retraites en France, pour lequel aucune solution courageuse et visionnaire n’a été trouvée pour les trente prochaines années, malgré nos connaissances sûres et précises de la démographie et notre maîtrise, je pense acquise en Europe, des additions et des soustractions.

Ici, nous ne parlons pas de l’une des composantes de la protection sociale d’un pays, mais d’un pays lui-même, entraîné vers la misère et l’incertitude (la seconde étant bien entendu la plus grave pour la troïka). Si échec il y a, d’où vient-il ? Ce constat amène plusieurs commentaires.

Le premier est à mon sens que pour une situation aussi dramatique, des responsables politiques doivent payer, et pénalement. Nous ne parlons pas ici de catastrophes naturelles imprévisibles ou de conjoncture : qui dirait aujourd’hui qu’il n’y avait pas une part énorme de prévisibilité dans ce qui est arrivé ? Qu’il n’y avait pas des problèmes immenses de cadastre, d’impôt, d’abus et de maquillage qui dépouillait la politique de son pouvoir ? Or des gens ont été élus, payés et valorisés dans leur fonction pour gérer la Grèce et anticiper ou même, incroyable, résoudre des problèmes vitaux. À ce niveau d’échec, on ne peut parler de malchance, et l’incompétence est sinon un crime, au moins un délit. Comment peut-on aujourd’hui parler d’effacement de milliards de dettes, de coupes sombres dans les aides sociales et dans les bijoux de famille grecs, sans se dire : « mais qui a fait ça » ? La démocratie a un prix, je le trouve un peu cher pour ce qu’elle a rapporté ici. Je ne parle pas des assassins en col blanc, l’argent est décidément un bien mauvais maître. Ici, le pénal compte, mais le portefeuille encore davantage. Un procès emblématique des responsabilités de bidouilleurs de compte pourrait rendre un peu de dignité à une Grèce en partie confisquée par des comptables apprentis-sorciers.

Le second commentaire, c’est que la démocratie est à mon sens très loin d’être un système parfait, en premier lieu parce qu’elle favorise la séduction des électeurs et donc la flagornerie, la tromperie, la vente de rêve. Je ne crache pas dans la soupe, et mesure mon bonheur d’y être, mais je me demande si la démocratie en elle-même procède d’un bonheur culturel ou si elle est un succès en soi. Serais-je plus heureux dans une démocratie miséreuse et trompée comme la Grèce, ou dans une dictature communiste ayant moins mal marché que d’autres, avec de quoi manger sans peur et une alphabétisation complète ? En Grèce, la démocratie a mené au pouvoir des gens sans courage et/ou sans pouvoir pendant des années, et a fini par remplacer des maquilleurs de compte par des touristes utopiques de la politique. Si la démocratie consiste à se faire élire dans un pays surendetté, en déclamant que « de l’argent, il y en a ! » et finir par poser, six mois plus tard, à ses électeurs une question à la réponse en substance évidente — « voulez-vous encore payer ? » —, je ne vois pas réellement où est le choix du citoyen, à part le droit de rêver et de se faire berner. Riche avancée.

Le troisième commentaire est sur l’élargissement de la notion de démocratie à l’Europe. Nous avons beaucoup reproché (et continuons d’ailleurs à le faire) à l’Allemagne son supposé égoïsme à ne pouvoir se porter solidaire d’un frère européen, qui plus est l’un des berceaux de notre civilisation. Bien que mon côté « bon père de famille » ait du mal à comprendre en quoi les bons élèves devraient payer pour les mauvais, je trouve assez amusante et pour tout dire courageuse la position du gouvernement grec vis-à-vis de ses créanciers. En effet, la seule menace apportée par une Grèce totalement aux mains de ses créanciers est celle de son propre naufrage, et avec elle une probable forte dépréciation de l’euro et la perte de l’ensemble des créances détenues par les pays européens. En ce sens, il m’a souvent semblé que les négociations menées dans l’Eurogroupe ressemblaient au chantage à un suicide qui gênerait autant, voire plus, les spectateurs que le suicidé.

Ainsi, la confiscation de la démocratie par la dette — car c’est le cas en Grèce, et ce sans jugement aucun — se retrouve elle-même contrée par le chantage au suicide économique. Nous, Européens, ne réalisons qu’aujourd’hui, avec l’argent, ce qu’est une grande maison commune, avec des gens qui ne font pas la vaisselle ni le ménage. Menottés aux Grecs, les Allemands, et la clé est perdue… Ici, la démocratie me fait penser à un mariage : entendez-vous, vous n’avez plus le choix ! Et il y a une certaine ironie à retrouver un peu de pouvoir dans les mains de Syriza, coalition d’extrême gauche élue démocratiquement, à travers une dette dont elle n’assume ni le passé, ni l’avenir.

Je vous propose de conclure en bon citoyen européen en donnant du sens à notre argent : tous en vacances en Grèce !

Partager :Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail this to someonePrint this page

Une réflexion au sujet de « Grèce, berceau et tombe de la démocratie »

  1. David E. dit :

    En de nombreux points tout à fait d’accord avec toi, notamment sur la consubstantialité (!) absolue de la démocratie et la démagogie — d’où l’erreur dirimante, selon moi, de braquer les projecteurs sur l’élection d’un seul bonhomme dans un palais doré tous les cinq ans — et l’irresponsabilité profonde du personnel politique grec. Dans la comparaison à ses pairs, Tsipras me semble un personnage bien plus énigmatique (et intelligent) que tu ne le décris : ne s’est-il finalement pas débarrassé de toutes ses mauvaises cartes pour pouvoir remporter quelques minces plis en fin de partie ? L’analyse que la presse française a fait de son discours électoral (en a-t-elle finalement construit une ?) me laisse vraiment sceptique… Et était-ce finalement à ce point gauchiste de ne pas vouloir laisser le port du Pirée aux fonds d’investissement des Chinois (ce à quoi il va falloir se résoudre), ou d’exiger des magnats qu’ils s’acquittent normalement de leur dîme ?

    Je t’avoue en outre ne faire aucune différence de nature, mais bien seulement de degré, entre ces centaines d’escrocs (administrations comprises) qui se sont succédé à la tête de la Grèce, et ceux que nous avons en France, et ce, exactement parce que les mêmes causes que celles que tu cites pourraient avoir les mêmes effets par chez nous, si nous ne possédions pas quelques garde-fous.

    En revanche, comme je le martèle toujours, je refuse que ceux qui ont fermé les yeux sur ces immenses tricheries ne soient pas traduits devant les mêmes tribunaux que ces gestionnaires de pacotille. Rappelons-nous qui a sciemment accepté les comptes trifouillés de la Grèce pour que celle-ci fasse partie de l’union monétaire ! C’est un raccourci bien confortable pour les institutions européennes et les créanciers de la Grèce de claironner que les Grecs sont des adolescents qui font montre d’une immaturité déraisonnable, sans prononcer un seul mot déplaisant à l’endroit de leurs parents laxistes. Tu es dorénavant bien placé pour le savoir, non !?

Les commentaires sont fermés.