Compétition, guerre

Attentats novembre 2015

Après de longues semaines de retard, j’avais enfin préparé mon coup. Quelques lignes, sans doute insignifiantes, sur ce que ferait Marine Le Pen ou sa nièce à la tête d’une région française, ce qui m’aurait amené à cet inlassable débat qui me passionne (ou m’effraie) de la fracture sociologique, dont j’avais déjà parlé après Charlie. Et puis, il y eut l’épouvante absolue que représentent ces meurtres aléatoires. Impossible pour les plus bornés, les moins compréhensifs, de dire cette fois « qu’ils l’avaient bien mérité », ces caricaturistes ou ces juifs (grossièrement assimilés aux sionistes ou aux gouvernements israéliens, mais peu importe). Là, c’était au hasard, à Paris. Ils ont semé la psychose, l’effroi, avec ce sentiment d’horreur supplémentaire suscité par la simple pensée que, s’ils n’étaient pas aussi décérébrés, ils auraient pu fait encore davantage de victimes. J’habite cette ville endeuillée, je n’y connaissais pourtant personne, de près ou de loin, qui ait été fauché par ces armes de guerre.

Je garde de mon billet initial Le Fils de Saul, ce film formidable récemment vu, nous plaçant dans l’œil ou dans le dos d’un membre de Sonderkommando, ces juifs forcés d’aider des Allemands à mettre en place leur macabre industrie d’humiliation, d’assassinat et de disparition, à Birkenau en 1944. Un souffle profond émane de ce film, qui crie vainement, dans le fracas, le brouhaha et l’horreur des camps d’extermination, que jamais ce type d’organisations criminelles ne doit pouvoir se reconstituer sous une quelconque forme. Pourtant, loin d’opérer selon la même méthode, les islamistes d’aujourd’hui, qui font mine de se prosterner devant un calife mercenaire et au nom d’un dieu dont ils ne comprennent rien, entreprennent selon un dessein analogue : brutalement éliminer des êtres humains de manière discrétionnaire, qui cette fois ne sont pas gitans, homosexuels ou juifs (enfin, si), mais plutôt caricaturistes, apostats ou occidentaux.

L’époque des guerres mondiales de la première moitié du XXe siècle est révolue ; l’information omniprésente, la surabondance des armes et la facilité extrême de déplacement ne pouvant permettre à des conflits de prendre les formes qu’on a pu connaître par le passé. En revanche, cette guerre lancinante, d’à-coups, où l’on utilise des armes lourdes sur le terrain de l’autre, et non sur un front unique, nous la connaissons aujourd’hui. Elle est d’une brutalité extrême et, depuis ce 13 novembre 2015, a pris des traits tout particuliers : elle s’en prend à des civils, qui n’avaient sans doute, pour la plupart, aucun engagement dans ce conflit.

La France nourrit le plus gros contingent (absolu) d’Européens partis se faire récurer la cervelle en Syrie et en Irak. Qu’elle possède une population de culture musulmane plus importante que la plupart des autres pays européens est une vérité, liée à un héritage historique et à une nécessité, à un moment de son parcours, de faire appel aux populations de ses ex-colonies pour se reconstruire. Il est d’ailleurs insupportable d’occulter systématiquement cette origine, pourtant si fondamentale. Toutefois, contrairement à ce que les amalgames haineux du FN laissent entendre, ce n’est qu’une explication mineure de ce phénomène d’émigration, tant il concerne l’ensemble des pays européens et la Russie, dont la sociologie est très différente. Et puis, quand 25 % ou 30 % des émigrés français en Syrie sont des convertis à l’islamisme, en étant sans doute happés dans le guet-apens depuis leur petite chambre d’adolescent (attardé ou retardé), il est question de s’interroger bien plus largement sur l’attraction que des organisations de mercenaires comme Daech peut exercer sur ses enrôlés. Puisque la base de leur motivation n’est pas aussi religieuse qu’elle y paraît, où se trouve-t-elle ?

Dans l’abondance de points de vue et d’experts de ce XXIe siècle, et la multitude de canaux de diffusion, je garderai deux tribunes intéressantes que je livre au lecteur qui les aurait manquées (je me prends témérairement pour quelqu’un qui aurait un auditoire) : celle d’une inconnue cosmopolite, Sarah Roubato, sur son blog ; et celle de Madeleine de Jessey, dont on laissera ici de côté le pedigree d’insatiable conservatrice de certaines mœurs chrétiennes, sur LeFigaro.fr. Il s’agit à mes yeux des deux revers, plutôt finement décrits, d’une même médaille : pile, la candide généreuse, en rage contre la société de l’hyperconsommation ; face, la catholique qui pointe le manque de repères de certaines populations françaises, et par là, d’idéaux.

L’une et l’autre, qui ne boiraient pourtant pas ensemble sur la même terrasse, se rejoignent sur le diagnostic d’une maladie profonde qui nous abrutit et nous dévaste : sous les coups répétés et aveugles du culte de la performance et de la norme, chacun s’est recroquevillé chez soi et s’est installé dans les starting blocks d’une compétition individuelle, dont la reconnaissance de sa situation matérielle sera la seule juge. En nous drapant de cette objectivité censée nous aider à nous trouver une valeur individuelle au sein de la foule, puisque la technologie dorénavant nous le permet, nous avons allumé en masse nos écrans, pour à la fois nous inoculer notre dose nécessaire de doctrine et entretenir l’illusion de la socialisation à distance. Et même si l’accès à cette compétition, en ce qu’il consiste à connaître les performances des autres, est devenu si aisé, y compris pour plus jeunes, l’épreuve en elle-même constitue une course effrénée impossible à remporter. Sans but à atteindre, on ignore quelle sera la voie, et même la prochaine étape. Et je ne parle pas là de but collectif : la bagarre fait rage depuis tellement longtemps que nous sommes impossibles à réconcilier universellement sous un unique drapeau.

Quelque part, au milieu du chemin, la cible à pointer, le but suprême à atteindre, l’objectif au-dessus de notre tête se sont perdus. À quoi ça mène, tout ça ? Ils ont été torpillés par l’explosion sourde de cette bombe du monde post-moderne, dont l’avènement est pourtant brutal ; où se mouvoir est aisé, parfois démesurément ; où acheter tout et n’importe quoi se fait depuis son salon, en faisant travailler des fourmis dans d’immenses hangars lugubres ; où ne pas préparer à manger permet tout de même de manger (de la merde) ; où se prendre en photo soi-même porte un nom (immonde), qui met à l’honneur le nombril. On se croise, on s’envoie des tendresses électroniques, on se voit à peine, on s’ignore. On cultive sa vanité. Si son petit orgueil a été piétiné, on relève le menton, on invective, on se sent insulté. On veut être un compétiteur respecté, selon ce terme tant usé qu’il est vidé de sa substance.

Mais bon sang de bois, on en crève, de ces fiertés ! De cette chamaillerie des arrogances ne peut naître qu’un chaos, où on ne peut finir, au mieux, que par être heureux dans un désert de malheur. L’homme a beau demeurer « un être politique né pour vivre en société », il veut aujourd’hui vaincre coûte que coûte, à la Pyrrhus. Et si le Français ne cesse de se morfondre, ne parvient pas à s’accomplir, s’il passe son temps à s’accrocher au short qui fait la course devant lui (l’immigré, par exemple), c’est parce que la société n’est plus le terreau dont il a pourtant vitalement besoin pour s’épanouir.

Pour à la fois nous aider à trouver le but et à tempérer, voire fédérer nos ardeurs, nos prédécesseurs possédaient ce que d’aucuns peuvent appeler philosophie, transcendance ou spiritualité, sans que cela ne soit nécessairement le monopole d’une quelconque religion. Un but d’existence sur catalogue, en général mâché et remâché par ses partisans, et de préférence un peu irrationnel et abstrait, pour que nos âmes si imparfaites puissent s’en rapprocher. Balayées elles aussi, alors qu’elles avaient le mérite éminent de rattacher un individu à un groupe. Cela nous manque dramatiquement aujourd’hui, et nul achat, nulle technologie ne pourront nous l’offrir. Et c’est tout à fait ce que l’islamisme propose à des individus, des pauvres gens, qui ont été lancés dans un jeu cruel dont on ne leur a pas appris les règles.

Je remercie mes parents, mon école provinciale et mon entourage pour la notice.

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Une réflexion au sujet de « Compétition, guerre »

  1. Foucauld dit :

    Cher ami,

    Billet bien écrit et bien lié aux deux liens transmis. Je reconnais ta plume mais aussi un leitmotiv de ta pensée, plutôt pessimiste, sur notre perte de repère ou du moins la prise de pouvoir du consumérisme.

    C’est tellement vrai qu’on a plus d’idéal.

    Enfin, ce qui est vrai c’est que le peuple français n’en a plus, même si chacun peut avoir le sien… et beaucoup l’ont (Sarah ROUBATO, par exemple 🙂 )! C’est un peu le revers de la médaille de la liberté donné à chacun: on ne peut pas ensuite reprocher aux gens de s’en servir, même si ils aiment bien bouffer de la merde.

    Je ne pense pas qu’il soit possible de retrouver, ex nihilo, un projet de société ou des repère dans la condition actuelle de notre pays: il faudrait un tremblement de terre ou une vraie guerre (car, si chacun parle de guerre ici, on ne peut s’empêcher de relativiser ces 130 morts en France qui ressemble à 10.000 morts en Afrique, du moins au niveau traitement médiatique) pour redonner le goût du vivre ensemble. Je ne peux évidemment pas le souhaiter…

    Je laisse donc à Madeleine DE JESSEY (j’aime bien les particules qui croient en ceux qui n’en ont pas) ses rêves d’idéaux, et je la félicite de les porter politiquement (au moins elle s’engage, même si dans sa tirade final elle parle des gaulois mais pas de l’immigration dans son projet de redressement), mais je n’y crois pas un seul instant, nous sommes trop heureux d’être si dispersés.

    Et si l’union fait la force, l’inverse est sans doute vrai aussi…

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