De la confiture à des cochons

Merde [FN]

Dans mon billet précédent, je parlais de démocratie, et l’actualité me pousse à remettre ce sujet sur le tapis, pour un sujet plus national. Je tenais à écrire ce billet avant le second tour, dans l’idée d’éviter des commentaires à chaud qui pourraient suivre une victoire du front national dans une voire plusieurs régions : ce billet se veut en dehors du contexte des élections régionales, et assez dédaigneux envers les électeurs du Front national. J’assume.

Le vote Front national, on le disait de contestation, on le dit maintenant d’adhésion, dans les deux cas, c’est un vote de bêtise. C’est un vote qui est à mon sens majoritairement de ceux qui se sentent petits, qui se sentent sans grade, qui ne sentent peut-être pas la vie leur sourire et qui, selon l’expression, « ne croient plus en la politique ». Le statut de victime est pratique : avant, il y avait Dieu, responsable du malheur, maintenant il y a l’État : l’ultime hiérarchie, in fine responsable de nos vies. Mais non, messieurs les électeurs du Front national, la politique n’est pas facile et il est bête de le croire : le Front national ne vous donnera pas d’argent, pas d’emploi, pas de rêve.

Ce vote est celui de gens qui ne comprennent pas comment un pays et des institutions sont dirigées et qui, comme dans tout référendum, ne répondent pas aux questions pourtant toutes simples que leur pose le scrutin. La pauvreté du discours lénifiant de Marine Le Pen et de ses comparses est affligeante : il ne peut y avoir plus de quelques minutes à un débat, une interview avec un représentant du FN sans retour, ou plutôt recours, aux thèmes de l’immigration, de l’identité, de la sortie de l’euro, de la connivence de l’UMPS. Le FN ne devrait pas en vouloir aux immigrés, à l’Europe et aux autres partis, il devrait les remercier : sans eux, plus d’accroche, plus d’invective, plus de simplification. Qu’il doit être difficile pour un journaliste d’accepter un débat honnête avec des gens si malhonnêtes ou si incompétents (accordons-leur le bénéfice du doute), toute prise de parole publique n’est pour eux que l’occasion de tribunes dégoulinantes de facilité, flattant la bêtise du quidam au détriment de la complexité du monde.

Le plus grand danger, qui, j’espère, menace le FN, est d’être obligé à entrer dans ce qui sera, je pense un jour, sa perte : le concret de la gestion. Je suis réellement persuadé que Marine Le Pen, la dame de Saint-Cloud qui se présente pour présider la région Nord-Pas de Calais-Picardie, sera ravie de ne pas être élue demain. Elle pourra ainsi continuer à conspuer une alliance anti-démocratique contre son parti comme toujours victimisé (on en revient aux bienfaits de la victimisation), et voir venir la présidentielle sans avoir à gérer le fardeau d’une gestion réelle sur un territoire qu’elle ne connaît pas. À critiquer le retrait de listes de gauche, prétendument négation de la démocratie (c’est tout l’inverse), oublie-t-elle le hara kiri du PS qui se prive de toute représentation aux conseils régionaux concernés pendant six ans ? L’ampleur du sacrifice est à mettre en face de l’ampleur de la peur du FN : la peur du vivre séparé au lieu du vivre ensemble.

Tout le paradoxe du FN est aujourd’hui ici : il obtient 30 % des suffrages exprimés dans une élection qui se déroule sur l’ensemble du territoire français (soit, certes, 15 % des votants au regard de l’abstention) et il n’a aujourd’hui aucun poste conséquent à gérer en France : pas de conseil général, de conseil régional, de mairie (le nombre de mairies conquises reste, quoi qu’on en dise, anecdotique), il est plus que sous-représenté à l’Assemblée nationale… Les derniers scrutins me donnent l’impression de vagues observées à la marée montante : elles arrivent, repartent et reviennent plus fortes à chaque fois. Les modes de scrutin ont jusqu’ici été systématiquement défavorables au FN, mais dans un système qui favorise assez le bipartisme, la progression forte du FN qui en fait aujourd’hui le premier parti de France pourrait faire basculer d’un coup toute une série de prochaines élections en sa faveur. J’ai peur de la vague qui fait d’un coup casser la digue, de la goutte d’eau.

Il y a quelques personnages et lumières en qui je crois et m’aident à comprendre la complexité de la politique. Parmi ceux-là, Jean-Pierre Raffarin déclarait sans ambages sur France Inter durant les jours suivant le premier tour qu’il fallait que dans une triangulaire face au FN, le troisième devait se retirer. Au-delà de cette noblesse de pensée, non suivi d’ailleurs par son parti, notre ancien premier ministre expliquait que René Char (que je ne connais pas) avait prédit l’arrivée du FN bien avant son accès au pouvoir. Je ne pense pas que les enjeux soit aussi lourd que oui/non au nazisme, mais je retiens qu’il y a certaines expériences qu’il ne vaut mieux pas tenter. Non, il ne faut pas leur « laisser une chance ». Non, les politiques ne sont pas « tous pareils » et c’est leur faire insulte que de nier leurs convictions. Non, il ne faut pas goûter de la merde « pour essayer » si les choux et les carottes semblent fades. Et non, enfin, la puissance publique ne peut pas tout et il est indécent d’utiliser un vote pour dire que la vie, c’est dur. Nous le savons, et il n’est pas nécessaire de mettre au pouvoir des gens pleins de rancœur pour rendre cette vie encore plus dure ! Cela touche à la notion de résilience : il y a des choses qui, déformées, ne reviennent jamais comme avant. Alors, est-ce que le FN vaut la peine d’être essayé ?

Enfin, un mot sur les abstentionnistes. Entre les votants FN et eux, la République Française donne la confiture de la démocratie à des cochons qui la mangent salement, ou ne la mangent pas du tout. Le vote est aujourd’hui en France un droit qu’on utilise, ou pas. Peu importe que des gens soient morts pour notre démocratie, que d’autres peuples vivent sous des dictatures, que nous profitions tous les jours de notre liberté totale… Il me semble aujourd’hui, plus que jamais, que le vote est un devoir, et non un droit d’aller voter.

Un devoir coercitif d’abord, avec amendes à la clé, car certaines choses importantes ne peuvent être compris que sous la contrainte. L’écologie, la solidarité nationale, la citoyenneté, croit-on aujourd’hui ces concepts soient compréhensibles et adoptables par chacun ? Il s’agit de sujet trop abstraits pour toucher des citoyens dans leur globalité, et j’élis personnellement mes représentants pour y réfléchir à ma place.

Un devoir bienveillant ensuite, car autoriser le peuple à ne pas voter, c’est lui permettre de se couper de la nation, et nous voyons aujourd’hui ce que cela donne : une jeunesse qui ne vote plus et qui, quand elle le fait, vote mal.

Partager :Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail this to someonePrint this page