Les primaires, non merci !

      Léa Salamé sur France Inter – 15 février 2016

Elle était bien embêtée, cette chère Léa Salamé, allégorie de la société médiatique de l’époque, avec son intransigeance professorale et son stupéfiant empressement à passer d’un sujet à l’autre. À 7 h 50 ce lundi matin de lendemain de Saint-Valentin sur France Inter, elle recevait le vétéran de l’indignation germanopratine, le parangon de la gauche autoproclamée intellectuelle, Jack Lang, bien recasé par son ami, le président, à l’Institut du monde arabe (il a dû s’encanailler dans le 5e arrondissement, notre petit mouton).

Fin de l’entretien, question qu’elle avait pourtant sans doute bien ajustée : « Vous comprenez cette ferveur, cet engouement, cet enthousiasme de… de… des… des… Français pour les primaires ? », balbutie-t-elle, en saisissant l’arnaque de sa question au moment où elle l’énonce. Bien entendu ! Les primaires, c’est un jeu de journalistes. Les primaires, c’est la démocratie « à la portée des caniches ». Les primaires, c’est le lourd tribut que nous payons à l’inamovible Ve République, qui, jusqu’alors, ne connaissait pas d’assez près le Front national.

Louis XIV

Médias et partis dits dominants tâchent ainsi de préparer un délicieux potage, où les arguments les plus discutables sont réduits en de minuscules dés, si digestes qu’ils peuvent être avalés, sans mastication, par une plèbe censée ouvrir grand sa bouche. Ce serait d’abord un exercice de démocratie. Cette fameuse démocratie, censée aider, ailleurs, des peuples sous le joug de multiples oppresseurs et, ici, permettre de légitimer le jeu de dupes qu’est l’élection du président de la République… La démocratie ne consiste pas à payer pour s’exprimer. Ni à choisir un poulain qui représentera une écurie avant le vote. Ni à signer des chartes qu’on ne respecte jamais. Ni à faire semblant d’écouter des promesses, qui ne sont pourtant jamais tenues.

La modernité présumée de cette nouvelle « respiration démocratique » (terme approuvé par la novlangue) est confondue, sciemment ou non, avec celle des technologies qui permettent de lui donner corps. Parce que cela n’a en réalité rien d’une innovation, il s’agit plutôt d’une contrefaçon maladroite du système politique des États-Unis d’Amérique, ceux qui nous inspirent tant. Pratiquées là-bas depuis le début du XXe siècle, elles consistent, dans l’ère moderne, à réunir dans une arène médiatique des bêtes de foire, dopées aux millions de dollars, qui, tout en rivalisant d’outrance et de coups bas toujours personnels, essaient de réunir à la fin sur leur nom une majorité de suffrages de leur camp, qui est nécessairement l’un ou l’autre, démocrate ou républicain, âne ou éléphant, bleu ou rouge. Ces élections locales, calquées sur le modèle final du scrutin présidentiel (une élection indirecte, où chaque vainqueur remporte la totalité des représentants de l’État concerné), sont successives et laissent donc une place grandissante à la « dynamique de campagne » (approuvé aussi). Le citoyen moyen, qui s’intéresse peu à l’épaisseur de l’idéologie et à l’ambition des programmes, ce qui de toute manière relève de l’archéologie dans des grottes paléolithiques, penchera naturellement vers le présumé vainqueur, qui lui a été dicté par les résultats précédents. On est dans le pays de la gagne, ou on ne l’est pas.

La France tient désormais à son petit spectacle en ouverture de la présidentielle, la seule élection qui vaille. La première partie d’un concert, en quelque sorte. Et plutôt que de se faire les dents sur des élections locales, qui manquent souvent des principales têtes d’affiche, les médias nous servent l’implacable constat mathématique que, dans la mesure où le Front national étend son audience et que les institutions ne prévoient que deux places au second tour de la présidentielle, il est nécessaire d’exterminer avant le scrutin toute velléité originale, toute initiative politiquement sensée, tout point de vue iconoclaste, si celui-ci n’est pas socialiste ou des Républicains, rose ou bleu, « de gauche » ou « de droite ». Lors de cette répétition générale organisée dans chaque écurie, on peut ratisser large et éventuellement proposer à des centristes (enfin, ceux qui penchent toujours du côté droit) de se mélanger aux plus bonapartistes de nos représentants politiques, dans une sorte de pugilat dont on aura nettoyé la boue avant de se présenter devant les électeurs.

On doit le comprendre : si Juppé et Sarkozy étaient en même temps candidats, Hollande et Le Pen resteraient au second tour, et donc Hollande serait réélu. À l’inverse, les partisans de l’organisation de la « primaire à gauche » — notons au passage que nos cousins américains ne font pas l’affront à leur monarque en place de le soumettre à de telles gesticulations pour la fois suivante — prédisent l’échec de Hollande au premier tour si les Républicains et leurs associés ne présentent qu’un candidat (autre que leur ennemi préféré, Sarkozy), et souhaitent donc s’entendre avant le scrutin, avec, par exemple, les premiers à aller à la soupe dans une alliance contre-nature, les autoproclamés écologistes (dits de gauche), qui ne sont jamais à une compromission près dès lors qu’un maroquin est en jeu.

Calculs et hypothèses battent donc leur plein, avant même que quiconque ait été consulté. On préfère la politique des cénacles, de l’entre-soi, à celle où il est nécessaire de ferrailler, au grand jour. Les débats de primaires, plus pudiques qu’aux États-Unis, sont des concours d’habileté, basés sur un tutoiement entre protagonistes aux ambitions analogues, mais qui souhaitent personnellement se démarquer, tout en espérant que, une fois désignés, ils ne seront pas anéantis par leurs rivaux de la veille. Un défi d’équilibriste nécessairement bien loin de toute réflexion programmatique. Alain Juppé, qui multiplie les victoires de sondage, lui qui fut jadis tant détesté, joue la carte du silence : plus il endosse ses chemises à carreaux et pratique des jeux d’alcool, quasi muet, devant des caméras, plus il reste au firmament présumé de l’opinion. Le camp de la droite et du centre-droit risque donc fort d’être représenté par un homme politique expérimenté et dont on peut respecter le dévouement (également aux manigances de Chirac), mais qui, moins il s’exprime, plus il conquiert.

On ne peut s’empêcher de dénoncer la réelle cause de ce cirque, qui fait vendre de l’espace publicitaire. Facile à identifier, non ? Les institutions de la Cinquième République. C’est d’une telle évidence ! « Pas touche ! », rétorque-t-on dans les partis dominants, qui se partagent le trône du monarque depuis 1958. Et pourtant… À écouter les commentateurs, atteindre le Graal que représente ce pouvoir personnel disproportionné, à la fois en matière de nomination, de domination politique, de hiérarchie militaire (entre autres), constitue le seul et unique objectif des chefs de tribus, actuels ou en devenir. N’a-t-on pas demandé à Valls et Macron s’ils seraient candidats aux élections présidentielles de 2022 et 2027 ? Copé n’est-il pas passé à la postérité médiatique lorsqu’il a avancé ses pions pour le scrutin de 2017 dès… 2010 (en atteste cette archive du Monde) ?

Ce régime était construit par et pour la seule carrure d’un personnage historique. Son autorité naturelle, héritage de son passé de vainqueur de l’ennemi nazi, et son souci pointilleux de la déontologie personnelle, confinant à l’austérité, s’imposaient à cette fonction qui lui seyait sans doute parfaitement. Las ! Dans ses habits trop grands se sont glissés des personnages de moins en moins exceptionnels, tandis que l’ampleur de la fonction le requiert. Le dernier président en date a affublé son règne du qualificatif de « normal », comme pour donner corps à cette idée que la présidence gaullienne serait à définitivement à laisser aux les livres d’histoire. Prenons donc François Hollande au mot et remisons ce système au placard de notre glorieux passé ! Cessons cette concentration des pouvoirs ! Réhabilitons les fonctions de ministre et de parlementaire (mais sans cumul, les gars) ! Évitons des primaires aussi démagogiques que dangereuses ! Que le pluralisme des opinions s’exprime au premier tour de la présidentielle, à défaut de concevoir le pouvoir politique de façon complètement différente ! Sinon, un jour, malgré des primaires généralisées, annihilant tout débat, c’est bien l’arrière petite-fille de Marion Maréchal-Le Pen qui se lovera dans les moelleux fauteuils dorés de l’Élysée. On estimera alors qu’elle a trop de pouvoirs.

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2 réflexions au sujet de « Les primaires, non merci ! »

  1. Foucauld dit :

    Cher ami,

    Je ne sais pas in fine si tu es plus en colère contre l’institution ou les simagrées qu’elle occasionne… Et si nous avons importé cette mode primaire des primaires depuis les Etats-Unis, eux ne l’ont pas, la Ve République !!
    Le billet que tu devrais faire dans la foulée est celui du bon exercice de la démocratie… Enfin, l’essai plus que le billet, il y a quelques petites choses à dire…

    La question de la légitimité reste centrale dans toute élection et sous-élections associées, et le suffrage universel est considéré par le bon peuple comme l’arme absolue de légitimation. J’avoue en douter, quand la voix d’un illettré compte autant que celle d’un professeur de sciences politiques (je parle de la matière, pas de l’école) ! Et comme j’en doute, je trouve que les primaires allongent encore trop le temps alloué à la présidentialisation des candidats, raccourcissant ou réduisant par là même le temps réel et médiatique de la « vraie » vie politique du moment.

    Une bonne vieille autorité naturelle de chef, y’a que ça de vrai! La gauche pêche presque par excès de démocratie. Trop de débat tue le débat.

    Foufou

  2. David E. dit :

    Pour répondre à ce problème de la puissance de l’arme de la démocratie mise entre toutes les mains, quand je m’égare, je parle volontiers du « permis de vote », que je substituerais au droit de vote ! Inutile d’être docteur en sciences politiques pour voter, mais comprendre un minimum ce qu’on fait… Mais je remballe : personne n’est d’accord.

    Pour continuer sur la primaire, en particulier celle des candidats de gauche, j’ai cru comprendre que le Parti socialiste était finalement plutôt ouvert à son organisation, quitte à faire du président sortant un candidat avec un statut un peu spécial. On sombre dans la plus parfaite des hypocrisies… Comment peut-on imaginer, vu les dissensions entre les partis « de gauche » qui forment cet attelage absolument improbable, voire celles qui se glissent à l’intérieur de ces partis, que tous se rassemblent derrière celui qui aura été « démocratiquement » (reste à savoir ce qu’on nomme ainsi) choisi ? Jean-Luc Mélenchon a annoncé que jamais il ne se plierait à une désignation de messieurs Hollande ou Valls, d’où sa candidature autonome à la présidentielle. Plein d’autres que lui auront nécessairement ce problème vis-à-vis de leur conscience individuelle. C’est à mes yeux une simple histoire de cohérence, même d’honnêteté intellectuelle, auxquelles ces innombrables soiffards de pouvoir sont absolument insensibles.

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