Le citoyen numérique

Icônes applications

La vieille constitution de 1787 le lui impose : Barack Obama va devoir s’en aller de la Maison Blanche, après huit années de présidence cool. Il semble qu’il serait bien resté parader, pourtant. À sa première élection, en 2008, le « premier président noir des États-Unis » suscitait, à ce motif, le défilé réjoui de plusieurs millions de ses concitoyens, qui étaient conscients qu’une page de l’histoire ségrégationniste de leur pays se tournait. Obama faisait ainsi tourbillonner des milliers de médias qui avaient pris parti pour lui, depuis bien longtemps. Au terme de ses deux baux à la Maison Blanche, comme désormais à chaque fois qu’un individu a le mandat populaire de s’accaparer, sur son seul nom, de trop nombreux pouvoirs, la déception est de mise. Il n’aurait pas assez fait, pas assez contenu le célèbre « lobby des armes », pas fait prendre aux États-Unis les bonnes décisions dans les conflits géopolitiques actuels, se contentant du vernis et de l’écume.

Pourtant, s’il est un domaine où le pays de Barack maintient une indiscutable hégémonie, c’est son influence culturelle. Peu refusent le McDonald’s, le centre commercial géant rempli de magasins franchisés partout appelé mall, la série emblématique de l’époque (hier « Star Trek », aujourd’hui « Game of Thrones »), dont chaque nouvelle saison est attendue fébrilement.

Depuis 2008, les Américains n’ont pas non plus manqué le coche en matière d’économie du numérique : Google, Facebook, Apple, Uber, LinkedIn, Airbnb, Microsoft, Twitter, Amazon, chacun leader mondial dans son domaine, sont tous des sociétés américaines, valorisées en milliards de dollars. Au pire, si ces gros bonnets ne remportent pas la mise sur une activité qu’ils auraient négligemment laissée au reste des États-Unis, voire, pire, au reste du monde, ils utilisent leurs moyens colossaux pour racheter l’audacieux imprudent qui aurait osé chasser sur leurs terres.

Cela serait sans conséquences si le comportement de ces entreprises, sans être vertueux, était responsable. Ce n’est absolument pas le cas, mais la plupart de nos congénères occidentaux préfère détourner le regard. Vers son téléphone.

La stratégie de ces entreprises, souvent obèses de leur succès, tient à une particularité : elle est souvent assise sur l’inexplicable — et quelque part fascinante — faculté des 320 millions d’Américains à surconsommer et à entraîner le reste de la planète dans son sillage. Pourtant, si on était rationnel et responsable, on ne rigolerait pas trop longtemps avec ça, sous peine de ne plus pouvoir jamais rigoler du tout. Si le monde entier se mettait à faire n’importe quoi à la manière du pékin moyen ricain, endetté sur trois générations pour consommer, il faudrait peu de temps pour que les ressources de la planète, que nous continuons à vigoureusement saccager, commencent à très gravement manquer.

Les écosystèmes fermés nous rendent dépendants (et fainéants)

Bon. Oublions ces intentions écologiques et mesurons les effets de ces comportements sur le numérique, terrain de discussion du présent billet. Je ne peux m’empêcher d’utiliser Apple comme parangon exemplaire de cette ruée générale vers l’insensé. Loin de moi l’idée de remettre en question la qualité des produits de la marque à la pomme croquée, je condamnerais cependant la firme sans appel : elle a fait de ses clients des prisonniers au fond d’une cave sans lumière, mais cool. Les geôliers sont d’admirables cyniques, quoique cools, eux aussi : ils surdimensionnent honteusement les produits qu’ils mettent sur le marché, pour non seulement les vendre à prix d’or, mais par ailleurs avec une marge inconsidérée. Les iPhone récents n’ont-ils pas vu disparaître du catalogue les capacités de mémoire les plus faibles pour encore en gonfler le tarif ? L’inflation générale de la taille des applications mobiles (la palme allant à iOS, dois-je le préciser) ou du nombre de photos stockées sur un téléphone est proprement absurde, et le symbole d’une société numérique inconséquente et versée dans une fainéantise proprement irresponsable. Pourquoi conserver dans sa poche des souvenirs de vacances d’il y a trois ans, qu’on ne regarde jamais ? Et des dizaines de milliers de mails, y compris de publicités, qu’on n’a jamais relus, mais auxquels, en tout endroit du monde, on peut instantanément avoir accès ? Facebook installe des data centers au pôle Nord, en se faisant une publicité culottée sur son bilan énergétique (faut-il faire une démonstration sur le fait qu’ils nous prennent pour des bananes, ou ce n’est pas la peine ?). Mais dans quel espoir ? De réchauffer la banquise pour qu’on puisse parcourir en barque l’Arctique fondu ? L’étude annuelle de prévision des besoins du secteur électrique en France indique que ces data centers représentaient déjà à eux seuls, en 2015, 2 % de la consommation du secteur tertiaire du pays (voir ce document) ! Sans remettre en cause le cloud, pardon le claawwde, qui constitue une avancée technologique remarquable, peut-on un instant réfléchir à s’en servir raisonnablement ?

Et puis, l’argument que servent continûment les suppôts des « écosystèmes numériques » intégrés, fermés et endogames, comme ceux d’Apple ou Google, c’est la simplicité. Le moindre effort numérique. L’économie du clic, du geste, des efforts de compréhension. Reconnaissons que cela a outillé de nombreuses personnes peu technophiles. Tu acceptes l’ensemble de mes conditions d’utilisation (sans les lire), de mettre à ma disposition toutes tes données personnelles, de payer quelques services premium éventuellement, et je te fais tout : les photos, la messagerie instantanée, les conversations vidéo, la musique en illimité, le stockage en ligne, le café, les croissants. Aie confiaaance ! Si tu utilises les services des concurrents, je saurai soit t’orienter vers mes produits, soit développer ce qui te manque. Et tu finiras bien par renouveler ton matériel (n’oublie pas de passer obligatoirement par mon service clients cool, avec ses petits tee-shirts moulants, pour changer ta batterie soudée ou ton écran cassé), même si je n’innove plus depuis longtemps, dira Tim le Cuisinier ; ou cliquer sur une de mes pubs, dira le pape de la recherche sur le ouèbe ? Non ?

Toute entreprise souhaite fidéliser sa clientèle, et cela transpire par tous les pores de la société du XXIe siècle, numérique ou non, malade de son marketing inouï. J’accepte cependant difficilement que les multinationales américaines du numérique se servent du fait qu’elles simplifient ou distraient la vie de tout un chacun pour l’hypnotiser ou l’asservir. Le rendre parfaitement inconscient de ses actes. L’argument de la simplicité ne résiste pas à de graves remises en cause de la liberté de choix d’un consommateur éclairé. On pourrait également servir à ces cyniques d’autres reproches tout aussi évidents : s’ils fabriquent, c’est en Chine, en extrayant des métaux dans des mines tenues par d’abjects personnages et dans des pays en guerre ; ils échafaudent de diaboliques tactiques fiscales afin d’échapper à l’impôt sur leurs insupportables profits, sans craindre les moindres représailles (ce qui n’est pas étonnant, mais c’est un autre débat).

Facebook et les réseaux sociaux constituent, à mon sens, un degré tout particulièrement raffiné du cynisme à l’américaine, puisqu’il possède de très graves conséquences sur le cerveau des citoyens. Facebook est uniquement financé par la publicité, ses disciples, au nombre d’environ 1,7 milliard, le savent et trouvent cela respectable, parce que, par ailleurs, c’est gratuit. Le jeune patron Zuckerberg se balade partout dans le monde en tee-shirt, c’est cool. Pourtant, l’enquête de cette fin août du New York Times, intitulée « À l’intérieur de la machine politico-médiatique de Facebook (complètement folle, involontairement gigantesque et hyper orientée) », dresse un portrait accablant de l’embrigadement de la population des États-Unis par les réseaux sociaux. Le quotidien cite la statistique que 44 % des Américains ne s’informent que par Facebook (d’où l’angoisse du New York Times, par ailleurs…). Mais surtout, sur ce réseau règnent nécessairement en maître les contenus les plus likés par les utilisateurs, c’est-à-dire les plus attirants, populaires, les moins dans la nuance (forcément), ou les pages de supporters, qui constituent tout sauf une source d’information impartiale, surtout au pays du Big Mac, où on va pourtant élire son nouvel omnipotent dans les prochaines semaines…

Alors… on fait quoi ?

Il est entendu que la publicité, selon le principe de « si c’est gratuit, c’est toi le produit », finance une part importante des contenus numériques. C’est l’aspiration des utilisateurs qui ne consentent pas à payer une application 5 euros, mais se ruent sur un maillot de foot à 80 euros (par exemple). C’est surtout un modèle qui permet d’évincer les créateurs de contenus originaux, au bénéfice des publicitaires, ce qui mène à l’amateurisme, voire au néant. J’utilise moi-même, avec la gêne de celui qui est conscient d’emprunter un chemin que sa conscience réprouve, une partie des services dont je dénonce, dans ces lignes, le mode de fonctionnement, n’ayant pas trouvé (ou cherché) mieux. Je contribue au fait qu’Amazon érige des entrepôts hideux qui dépeuplent les centres-villes, sans payer d’impôt. Au fait que Facebook s’en mette plein les poches grâce à mes likes (bon, il y en a peu…). Au fait que Airbnb oblige, sans ciller mais en encaissant les commissions, des hôteliers à toujours plus se contorsionner pour concurrencer des particuliers, parfois très inspirés, mais qui ne jouent pas avec les mêmes règles.

Les deux informaticiens qui ont développé WhatsApp, une des messageries instantanées les plus populaires, avaient souhaité que leur application fonctionne sur toutes les plates-formes mobiles et qu’elle ne soit pas financée par la publicité, mais au moyen d’une contribution modique (0,99 euro par an) au bout de deux ans d’utilisation gratuite. Principe remarquable, à mes yeux. En février 2014, Facebook rachète WhatsApp pour 16 milliards de dollars. En janvier 2016, le principe de cette contribution est officiellement abandonné. En août 2016, WhatsApp fait évoluer ses conditions d’utilisation, afin que, par défaut (et il faut être vigilant pour y échapper), certaines données manipulées par l’application soient remontées à la maison mère, Facebook. Démonstration est faite qu’il est difficile de résister à quelques sacs de pièces bien remplis.

Restons pourtant convaincu que si le citoyen s’empare de ses données personnelles, ses droits au non-abrutissement, à la qualité plutôt qu’à la quantité, au paiement à l’acte plutôt qu’à la gratuité permanente (ce qui est particulièrement applicable aux contenus artistiques), il est possible de contrarier ces voraces. L’industrie agroalimentaire n’a-t-elle pas été obligée de s’adapter pour partiellement éradiquer les huiles les plus dégueulasses et frapper de logos « bio » et « sans gluten » (hum !) nombre de leurs cartons d’emballage, et ainsi mieux rétribuer ses producteurs ? Je n’ignore pas que, dans cet exemple, le marketing a largement repris ses droits, mais je constate que le point d’arrivée est meilleur que celui de départ !

Je mettrai un point final à ce billet de résistance numérique, qui pourrait également énumérer et promouvoir de nombreux comportements vertueux (rares lecteurs, allez-y dans les commentaires, je vous y rejoindrai !), en faisant la publicité (oui !) pour un outil estimable, bien que l’ambition soit symbolique, intitulé Amazon Killer. Il s’agit d’une extension à ajouter à son navigateur permettant de faire apparaître des boutons comme ceux-ci lors de l’achat d’un livre papier ou numérique sur Amazon :

Amazon Killer

L’achat peut alors être poursuivi soit sur une librairie française en ligne, soit sur un site qui propose à des librairies ayant pignon sur rue de mettre à disposition leurs stocks, pour qu’on puisse réserver le bouquin et l’acheter près de chez soi, éventuellement en discutant avec le libraire.

L’extension existe pour le navigateur libre et respectueux de la vie privée, Mozilla Firefox, et pour celui qui se délecte de vos données personnelles, Google Chrome. Étonnamment pas pour le navigateur Edge de Microsoft. Pas davantage pour Safari, celui d’Apple. Même si, évidemment, il est cool.

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2 réflexions au sujet de « Le citoyen numérique »

  1. Foucauld dit :

    Cher ami et néanmoins blogueur,

    Permets-moi plusieurs commentaires sur ton nouveau billet toujours aussi plaisant à lire sur la forme que sur le fond.

    Critiques basiques (comme moi quoi) :

    • Je ne donne pas le droit à un homme portant des polos rose ou orange de se moquer de ses camarades cools.
    • Ton tableau made in RTE est bien beau, mais je n’ai pas parcouru les 129 pages pour trouver ce qu’il m’y fallait
    • Tes liens sont toujours beaux et bons mais ne peut-on pas les ouvrir dans une autre fenêtre ? Sinon, il faut les lire et revenir en arrière pour finaliser la lecture de l’article. Entre temps l’esprit divague vers L’Équipe ou les articles gratuits du Monde, ce qui peut te faire mal au c** vu le sujet de l’article
    • Arrête d’acheter sur Amazon si tu penses que c’est pas bien. En plus, à Paris…

    Commentaire sympa :
    Mais comme tu as raison ! Et comme je reconnais mon camarade révolté… Plus je vieillis et plus j’aime payer. Le gratuit est sale, dégradant, plein de mauvaises intentions… Quelque part cette gratuité sale est l’acmé du low-cost. Le low-cost, on sait tellement bien en dénoncer les travers, pourquoi pas le gratuit ? Je pleure dès que je vois un 20 minutes ou un Direct Matin ; à un tout autre niveau, je pense bien que le New York Times et ses Pulitzer doivent s’arracher les cheveux devant le globi-boulga zuckerbergien !

    Par contre, je dissocierais bien Apple du reste car la pomme contient aussi du hard et pas que du soft là-dedans. Or si je fais l’analogie avec une voiture, je comprends qu’on veuille une Ferrari à la place d’un Dacia (même avec le même autoradio), le client est roi et a donc le droit d’être bête tant pis pour lui et tant mieux pour l’Irlande.

    Je ne puis que t’encourager à poursuivre ta lutte pas encore finale dans une association de défense du citoyen numérique telle qu’il ne doit en exister qu’à Paris, aussi méconnue soit-elle et cependant sûrement utile pour défendre les consommateurs bêtes et radins que nous sommes. Si tu laisses tout le boulot à Margrethe Vestager, on fera que piquer dans le porte-monnaie !

  2. David E. dit :

    Passant par pertes et profits ton incapacité à ouvrir un lien dans une autre fenêtre ou onglet de ton navigateur, ainsi que cette attaque d’ordre discriminatoire contre les vêtements de couleur vive, je m’arrêterais sur la distinction que tu fais entre matériel et logiciel. D’abord, cela concerne certes Apple au premier chef, mais également Google, qui vend beaucoup de ses PC portables Chromebook, ses téléphones Nexus ou ses diffuseurs sur télé Chromecast ; voire Microsoft, qui, sous sa marque, commercialise des tablettes hybrides haut de gamme, les Surface.

    Il ne s’agit, à mes yeux, pas d’une différence de nature, mais de degré : rendre captif par le matériel ou par le logiciel procède de la même démarche. Tu es certes plus sensible à l’esthétique automobile ou au plastique des téléphones, mais on séduit tout autant par une esthétique ou une ergonomie logicielles adaptées. Quand, par ailleurs, d’aucuns combinent des applications qui ne fonctionnent que sur une plate-forme donnée, elle-même disponible uniquement sur une marque d’appareils donnée, l’écosystème est renforcé, la fluidité améliorée, la captivité démultipliée… Pour changer d’exemple, les outils de bureautique (sous licence coûteuse) de Microsoft, le célèbre « pack Office », ne sont-ils pas bien plus performants et ergonomiques sur un PC sous Windows ? J’ai essayé sous Mac OS… J’en connais qui restent sous Windows pour moins que ça…

    Mes quelques propositions non exhaustives d’hygiène numérique :

    • Utiliser un navigateur internet respectueux de la vie privée (cf. conclusion de l’article).
    • Supprimer ses cookies de navigation régulièrement.
    • Utiliser un moteur de recherches comme Qwant (français !) ou DuckDuckGo (vive les canards !).
    • Éviter de cliquer sur les liens sponsorisés, qui enrichissent surtout la régie publicitaire.
    • Désengorger son cloud personnel (e-mail, photos, etc.) et gratuit (donc financé par la publicité, on est bien d’accord ?), en faisant l’inverse de ce que ces services proposent à tout bout de champ : archiver localement ses données et les supprimer de chez eux.
    • Utiliser un système d’exploitation respectueux de la vie privée, de type Linux. Je sais ouvrir la boîte de Pandore en écrivant cela (« sale geek, va ! »), mais il me faudrait écrire sur le sujet, pour rejoindre les innombrables témoignages d’autres personnes qui ont fait ce court chemin, ce qui est très aisé aujourd’hui (sans exagération). L’antivirus, c’est fini. Les logiciels propriétaires dont il faut périodiquement régler la licence, pour une amélioration superficielle, également. En revanche, les nouvelles versions du système, c’est tous les 6 mois, et les mises à jour de sécurité, c’est en permanence.

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