Vivre loin, c’est bien !

Dessin illusion optique

Du haut de mes trente-deux ans, je pratique depuis ma naissance un nomadisme au long court qui ne m’aura jamais vu habiter plus de cinq ans au même endroit. J’ai ainsi quitté le Nord en ce début d’été pour rejoindre l’agglomération lyonnaise, où je n’ai pas d’amis, aucune racine et zéro famille, hormis la plus proche bien sûr, celle sans qui rien ne s’envisage aujourd’hui.

Pour la première fois de ma vie cependant, je ressens le besoin d’un temps d’arrêt, de m’inviter pour de bon dans un territoire, de ne plus avancer plus loin… Étrange désir que celui de vouloir trouver son chez soi ! J’estime mes parents issus de terres de caractère (ou est-ce parce que ce sont mes parents que je les considère telles ?) mais pour moi ? Nulle autre racine que les parentales : rogatons de racines, des radicelles ! Ce questionnement de l’origine m’agace, car il m’oblige à me demander si je suis de quelque part ou de partout, à savoir quel serait mon petit Liré et si je ne cherche pas vainement un mont Palatin en fuyant en avant. Ce questionnement m’agace parce qu’il n’a pas de réponse, ou plutôt parce qu’il pourrait avoir des réponses désagréables, car être de partout, c’est être de nulle part.

Partir ? Rester ? L’argumentaire du pour ou contre est ridicule, tant les circonstances et les parcours sont variés, mais l’exercice est si facile que je n’y résiste pas, il se déroule comme un rouleau de réglisse. Commençons par justifier, comme si elle était mûrement réfléchie, cette propension au mouvement avant de nous pencher sur les avantages de planter des chênes et de les voir grandir. On ne parlera pas ici des voyages, c’est un trop long sujet et un peu trop poil à gratter pour moi. Parlons de lieux de vie !

Partir était pour moi jusque-là presque un impératif : ne pas partir, c’était mourir un peu. Il était évident que rester, c’était ne pas bouger, s’ankyloser dans ce qu’on connaît et perdre la capacité de s’émerveiller. Il y a tant de choses à voir, à ressentir, à découvrir, pourquoi vouloir se cantonner, se limiter, se brider ? Vouloir, pour autant qu’il y ait vraiment une volonté derrière… Se limiter à la France pourrait déjà être considéré comme un sacrifice, quand bien même ce pays est le plus beau du monde. Partir, c’est aller ailleurs et découvrir d’autres autrui, développer ses talents avec et pour d’autres personnes, voir du pays, pouvoir le raconter, aimer la bière du Nord et le saucisson lyonnais (bon, d’accord, pas besoin d’y être), se remettre en question sans cesse pour ne pas se retourner un jour, et regretter sur le mode « et si j’étais parti ? ». Partir, c’est s’envoler, c’est prendre la liberté qu’un enfant doit prendre de ses parents, même s’ils le disent très bas pour que leurs enfants ne les entendent pas trop. Partir, c’est être moderne, français et non local, européen et non français, enfant du monde et non enfant du vieux monde. Partir, c’est avoir le courage de se réinventer.

Mais maintenant, rester ? Pourquoi rester ? Parce que rester, c’est s’enraciner ou garder des racines, c’est garder les relations déjà construites et y rajouter des rangée de briques (surtout dans le Nord). C’est construire sa vie en famille élargie, et non en famille éparpillée, ne pas être triste que les cousins ne se connaissent pas et être heureux du repas du dimanche midi. Rester, c’est aussi pouvoir s’impliquer pour de vrai dans une politique, une association, une vie de quartier, sans l’arrière-pensée qu’un jour tout cela n’aura servi à rien car on repartira : c’est faire partie sinon de la société, au moins d’une société. Rester, c’est acheter une maison, en profiter et avoir des amis de vingt ans qui en ont quarante à inviter dedans… Une vie au long cours, c’est bon pour les couples unis qui se suffisent à eux-mêmes. La vraie vie, elle est à un seul endroit, celui qui nous fait chaud au cœur quand il est retrouvé. Rester, c’est avoir l’intelligence de savoir ce(ux) qu’on aime.

Ce dernier paragraphe est un idéal que je projette sans l’avoir vécu, mais des étapes de deux ou trois ans aux mêmes endroits me semblent suffisantes pour avoir l’empathie de comprendre ce que « rester » veut dire. J’éprouve toujours une certaine jalousie devant une famille « du Nord » qui y est restée, ou en discutant avec des Manceaux de toujours. L’herbe est-elle plus verte dans le pré d’à côté, ou la stabilité a-t-elle de vrais appâts ?

Une phrase du film O Brother m’est toujours restée en tête — chose rare dans mon crâne passoire, mais je crois à l’importance de la mémoire inconsciente — : elle est prononcée lorsque l’un des trois évadés (merci G****e, je pense que c’est Pete – John Turturro) déclare que, avec sa part du trésor (objet de la quête du film), il s’achèterait des champs car « t’es quasiment pas un homme si t’as pas d’terres ». Bien sûr, il s’agit sans doute plus ici de l’envie du paysan et d’un mode de vie passé, mais j’y retrouve le besoin d’un attachement à un lieu où, sinon grandir, peut-être faire grandir ses enfants ? J’y retrouve aussi une interrogation plus profonde entre le lien des lieux et des hommes, l’homme ayant été nomade dans sa prime jeunesse avant de se sédentariser. N’est-il pas un peu question ici de l’importance que l’on accorde au progrès ?

Le plus amusant dans tout cela est l’absence de volonté déjà évoquée ci-avant. Je ne pense pas travestir la réalité en disant que je n’ai pas spécialement recherché cette vie de pseudo-nomade, j’ai jusque-là gentiment suivi mes parents, puis mes études, pour ensuite, avec ma femme, rechercher « simplement » les opportunités professionnelles de deux bons petits cadres. Bien sûr, il faut savoir saisir les occasions, mais je n’ai pas cherché le mouvement en tant que tel, c’est davantage le mouvement qui s’est naturellement inscrit dans ma vie. C’est sans doute un peu les enfants, à qui on attribue bêtement du chagrin aux départs et qui pèsent bien plus lourd dans nos vies que dans nos bras, qui me posent aujourd’hui cette question du rester.

En pesant le pour et le contre, la balle est plutôt désormais au centre… Au moins le terrain n’est plus dans la pente glissante d’une fuite en avant, je me donne le droit de simplement me poser la question : puis-je rester à Lyon sans obligation ontologique de (re)partir ?

Je ne peux compléter les arguments profondément caricaturaux développés précédemment que, de manière décalée, par un bon mot de mon fils qui démontre à quel point la sédentarité affecte l’ouverture d’esprit, à plus forte raison dans le Nord, où il aura passé trois de ses quatre premières années de vie. Devant la belle maison en pierre de taille louée pour nos vacances dans le Périgord, il me demande : « Papa, pourquoi elle n’est pas en briques la maison ? »

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2 réflexions au sujet de « Vivre loin, c’est bien ! »

  1. David E. dit :

    La dialectique éternelle entre partir et rester — remercions donc Francis Cabrel de l’avoir récemment mise en musique — m’évoque de nombreux questionnements personnels, d’ordre philosophique, liés au déracinement. Tu es la version insouciante, oserais-je dire édulcorée, et peu contrainte du réfugié climatique ou politique de 2016, qui se déplace au gré des possibilités que la vie lui offre (ou, dans le cas du Syrien, que la crainte de la mort lui impose). En tout cas, tu entrevois sans doute, à ton niveau, grâce au parcours que tu as pu avoir (et dont tu n’as pas pu toujours décider, comme tu l’indiques), que de partir, c’est toujours un déracinement. D’où le fait que l’immense majorité de ces chers Américains vivent à moins de 100 km de là où ils sont nés, malgré l’immensité de leur territoire. Ce qui me fait également dire que l’immigration n’est jamais une facilité pour quelqu’un qui vient de loin. Reprendre racine, refaire son trou ailleurs, tu es l’exemple vivant que c’est possible, même si ce n’est pas évident, même si les proches manquent. Et c’est d’autant plus facile que le cadre est homogène d’un point au suivant (à Lille, les frites sont certes un peu meilleures, mais c’est un détail, non ?).

    Chacun son parcours géographique, intellectuel aussi, ses aléas. Je crois, en fait, que l’itinérance ou la sédentarité dépendent essentiellement de vécus et de circonstances, graves ou légères. Ils ne me semblent pas révéler de grands traits de personnalité, ni même encourager ou altérer une quelconque curiosité. Il y a les voyages pour cela, n’est-ce pas ?

  2. WK dit :

    Sachant que je suis en terrain ami et bienveillant, je m’aventure à un petit commentaire car le sujet du lieu de vie m’est cher. Évidemment, je me base sur ma petite expérience de femme immigrée avec 15 années de vie en France. Bientôt j’aurais vécu dans la patrie des droits de l’homme aussi longtemps que dans mon pays d’origine le Maroc. Cette question de partir ou rester est probablement une question qui me taraude tous les jours avec des réponses différentes selon le contexte et l’humeur.

    D’ailleurs la question pour moi est plutôt de revenir ou rester ou partir : revenir à ma terre natale pour que mes enfants connaissent leur autre pays, rester dans un cadre de vie français avec toute l’actualité brûlante sur l’identité française qui risque un jour de sauter à la figure de mes enfants (cela mériterait presque un billet dédié tellement ce sujet de l’identité est passionnant) ou partir pour se confronter à la nouveauté et au déracinement en famille.

    L’itinérance ou la sédentarité dépendent certes du parcours de chacun, mais cela révèle aussi quelques traits de personnalité. En effet, le lieu de vie représente l’environnement dans lequel on souhaite évoluer, les gens qu’on souhaite fréquenter ou croiser et parfois même les valeurs qu’on souhaite transmettre à sa progéniture. Habiter dans le 16e ou le 19e arrondissement de Paris (désolée de ne pas connaître les pendants lyonnais) ne permet donc pas de vivre dans une mixité similaire et chaque arrondissement correspond selon moi à un certain état d’esprit.

    Je n’ai pas encore trouvé ma voie pour partir ou rester, pour le moment l’avantage est pour la France même si j’essaye de maintenir un lien fort avec le Maroc. Et comme me disait toujours un ami de mes parents : « L’immigré se pose toujours la question de son lieu de vie et plus largement de son identité ». J’accepte ces tergiversations permanentes en me rassurant sur l’ouverture engendrée par un parcours nomade. Et quand bien même un nomade se stabiliserait, les voyages seront une alternative pour assouvir l’éventuel besoin d’aller à la rencontre d’autrui.

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