La désillusion de l’élection présidentielle 2017

Pujadas

Fin janvier, j’avais enfin commencé à préparer un billet intitulé « C’est bien connu, les médias n’influencent pas le vote des électeurs ». Je me trouvais bien malin, mais cette originalité fut entre temps balayée par un tourbillon : c’était juste avant que l’on décidât que la campagne présidentielle de 2017 devrait tourner autour des trouvailles d’un hebdomadaire satirique, racontées par bribes. Précise ou non, cette matière, prise pour argent comptant par les confrères moins satiriques mais tout aussi cyniques, permit au célèbre volatile de gonfler outrageusement son plumage, autant que ses ventes. Tout comme l’ensemble de la profession pour qui le feuilleton électoral est un ballon d’oxygène, voire une couverture de survie. Quitte à saboter complètement le débat d’idées, mais celui-ci est devenu très secondaire, finalement.

David Pujadas, qui présente et dirige le journal télévisé de 20 heures de France 2, est une des sources les plus écoutées. Tout en lui reconnaissant qu’il a un peu laissé la parole à la défense dans ce procès illégitime, car médiatique, il aura contribué à distiller les éléments de l’enquête (les journalistes annoncent fièrement qu’ils ne sont pas tenus à ce type de secrets), sans jamais essayer de révéler l’origine de ces révélations (en revanche, le secret des sources des journalistes est, lui, sacré), afin de comprendre à qui profite le crime. Une fois tout cela superficiellement balancé, avec au mieux une analyse de Nathalie Saint-Cricq (oxymore), Pujadas revient à son canevas habituel : nécrologies éventuelles, un peu de sport, de l’international bâclé (« cela ne concerne pas le quotidien des gens », rétorquent chroniquement les plus benêts, pour défendre ce traitement), un reportage sur les États-Unis (parce qu’ils sont super). Et une « enquête conso », bien sûr. Générique.

De mes élucubrations écrites en janvier, je sauverai ici ce que j’avais lu, peu auparavant, dans le bimensuel Society de la bouche de ce même Pujadas, à qui on reprocherait parfois de favoriser les idées libérales. Il répond :

C’est une blague ! Quand vous faites une séquence sur l’envolée des salaires des patrons ou le revenu minimum en Finlande, personne ne vient vous dire que vous faites un journal de gauche. Mais quand vous traitez de l’absentéisme dans les collectivités locales ou la Suède qui a réduit la sphère publique, là vous devenez un affreux libéral…

Mais le plus intéressant réside dans la suite de son explication, à propos des messages subliminaux de son journal télévisé :

Le journal véhicule sans doute une vision du monde : l’idée implicite que le salut et le bonheur résident dans la consommation ou l’accumulation des richesses. Or la croissance non mesurée, l’attention portée aux autres, c’est essentiel dans une société. Mais on ne la traite pas. En ce sens, oui, il y a une idéologie cachée.

C’est à se demander pourquoi un être si influent et capable d’une telle lucidité se complaît quotidiennement dans tant de médiocrité.

L’échec du consumérisme au cœur de la présidentielle

Qui ne s’interroge pas, comme Pujadas, sur les voies d’accès au « salut » et au « bonheur » ? À première vue, la France reste un pays en paix, où la prospérité issue du mode de vie occidental a permis à de nombreuses familles de prendre « l’ascenseur social » ces dernières décennies. Plutôt que de s’atteler à la définition ou à la perception d’un bonheur individuel, on a trouvé des éléments matériels suffisant à se persuader qu’il était atteint. Lorsque les conquêtes restent devant soi, dans le collimateur, à portée, il reste grisant de trouver le chemin pour les atteindre, puis de se féliciter d’avoir franchi une marche.

Un tel raisonnement, ou plutôt une telle intuition, pouvaient prévaloir à des époques au contexte moins incertain, et surtout moins complexe qu’aujourd’hui. Si nous étions mus par l’objectivité, nous réaliserions que, sur les dernières décennies, nos revenus ont augmenté plus rapidement que l’inflation ; que nos logements sont plus douillets et mieux équipés que ceux de nos parents ; que le nombre de voitures et de téléphones portables dans une famille rivalise avec le nombre de personnes qui constituent cette famille ; que nous pouvons plus facilement et pour (beaucoup) moins cher nous déplacer à l’autre bout du pays, de l’Europe, du monde, s’il nous en prend l’envie ; que la qualité des traitements médicaux s’est à ce point accrue et perfectionnée qu’elle offre, presque gratuitement, à la plupart d’entre nous une vie plus longue et en meilleure santé.

Sous le mandat du président Hollande, un tel confort a continué sa marche en avant (certes de manière moins éclatante), le chômage a finalement freiné sa progression (jouons sur les mots), de nouveaux droits ont même été acquis par certains qui en réclamaient. Ce président, qui a, en outre, conduit le pays en des heures bien sombres avec la dignité qu’elles requéraient, est pourtant conspué, honni par la plupart, chassé au point de ne pas pouvoir solliciter un second bail au Palais et réendosser le costume du souverain.

Du constat de son infortune, on peut comprendre qu’il n’a pas réussi, par sa politique et sa personne, à répondre aux bonnes questions. Son obstination à évoquer la réduction des déficits et le « retournement de la courbe du chômage » ne suscitent pas l’adhésion du peuple, qui est, bien confusément, en quête de la définition même des conditions de son propre bonheur. Étonnamment, la consommation façon Pujadas, qui n’a cessé de poursuivre son développement ces dernières années (quelle fraction de la population utilisait Uber ou Airbnb en 2012 ?), suscite in fine le rejet, en ce qu’elle ne comble que des attentes ponctuelles et superficielles. À l’instar des autres nations occidentales, qui ont atteint un niveau de confort individuel qu’il est désormais difficile de faire progresser, nous ne savons plus comment nous accomplir, malgré l’insistance démente des diverses industries à nous laisser penser que le consumérisme est la seule réponse à cette vaste question existentielle.

Et puisque l’élection présidentielle est l’occasion de dresser un état des lieux psychologique du pays et de trancher parmi des orientations, je crains que nous n’assistions, une fois de plus avec ce régime politique inique, à l’élection d’un nouveau monarque dont l’omnipotence de façade n’aura d’égal que la faiblesse des résultats aux yeux de ceux qui le jugeront. Parce que, malgré son statut de père de la Nation, il ne traitera pas des causes du malaise collectif.

Les trompeuses apparences d’Emmanuel Macron

Certains des principaux candidats font à l’évidence fausse route, leurs électeurs en sont même quelquefois paradoxalement persuadés. Celle qui diagnostique que le malheur français réside dans la présence soi-disant trop nombreuse de l’étranger malin et profiteur, Marine Le Pen, est une fieffée bonimenteuse, d’autant plus dangereuse qu’elle a pris le soin de se parer des atours du sérieux et de la sobriété. Celui qui prétend qu’une libéralisation massive de l’économie et qu’un rétrécissement sur des valeurs considérées comme centenaires, François Fillon, permettront l’épanouissement de ses concitoyens, malgré l’accroissement encore plus important de l’indécence des inégalités, se livre à un pronostic hasardeux.

En revanche, il est important, voire indispensable, de faire dérailler le train qui conduit tout droit vers l’or du sceptre suprême le préféré des puissants (l’attelage de ses soutiens, formé de Delanoë, Niel, Attali, Madelin, Minc, Collomb, Bergé, Hue ou encore Bayrou fait froid dans le dos), Emmanuel Macron. À court d’argument et de programme politique, ou bien n’ayant tout simplement pas travaillé à cela, ce qui est gravissime pour un homme briguant une telle responsabilité, il a commencé à se présenter comme central, à défaut d’être centriste, tout en s’arrogeant de ce courant politique une certaine idée du fédéralisme européen.

Il a surtout fait briller sa personne, lui, l’ex-banquier de Rothschild (2,4 millions d’euros glanés en 18 mois ! Quel talent ! Quelle compétence !), l’ex-secrétaire général adjoint de l’Élysée, l’ex-ministre de l’Économie. Si la sphère médiatique cessait de ne conserver de Macron qu’une bonne gueule et un dynamisme, sans constituer le moindre lien avec le début de son parcours, on comprendrait que l’état de détresse moral dans lequel certains Français se trouvent aujourd’hui doit beaucoup justement à Emmanuel Macron, qui fut longtemps l’inspirateur des politiques de François Hollande. Par quelle folle idée élirait-on l’héritier direct de celui qu’on a vilipendé, uniquement parce qu’il est plus jeune et plus séduisant ?

Je reproche surtout à Macron, encore plus qu’aux autres, de n’apporter à la question de la réussite de l’évolution d’une société qu’une réponse fondée sur un recours accru à tous ces subterfuges instables qui ne fonctionnent plus désormais. La masse se rebiffe. La dictature de la transparence n’est que le moyen qu’elle a finalement trouvé pour contrôler ses élites, politiques, économiques, sportives, culturelles. Elle n’en supporte plus les indécences, les manques de solidarité, les comportements si égoïstes, si immoraux qu’ils en frappent leur auteur, une fois découvert, d’une indignité irrévocable. Le cynique dessein de Macron est de laisser la compétition des individus continuer à prospérer au mépris de tout projet collectif, d’inciter les gens à continuer de consommer aveuglément, en quantité et n’importe comment.

Nous sommes nombreux à vouloir autre chose. Modération, rigueur morale et empathie seraient pour moi des valeurs sur lesquelles les candidats à la présidentielle devraient à tout prix asseoir leurs programmes. Chacun citerait des mots différents, mais j’espère qu’une minorité proposerait désormais voiture, smartphone et argent.

Oui, demain est aux gros capitaux, aux efforts centralisés des grandes masses. Toute l’industrie, tout le commerce finiront par n’être qu’un immense bazar unique, où l’on s’approvisionnera de tout.

C’est ce que faisait déjà dire Zola à son funeste personnage d’Aristide Saccard, justement dans L’Argent, écrit en 1891. Dans le bouquin, il finit mal.

Partager :Share on FacebookTweet about this on TwitterEmail this to someonePrint this page

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.