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Macron, la gauche et les costards

Macron

Jugée comme « la plus rétrograde d’Europe », la gauche française se voyait accusée [par Michel Rocard] d’avoir perdu la bataille des idées, et tout concourait hélas à laisser deviner que, pour lui, une « victoire » eût consisté à pousser les feux plus loin encore vers la déréglementation de nouveaux marchés et l’exigence d’austérité. L’ex de la banque Rothschild qui avait été porté à la tête du ministère de l’Économie, poupon au regard exalté que certains rêvaient de porter tout au sommet, trouvait néanmoins grâce à ses yeux. Le jeune Macron « reste du côté du peuple, donc de la gauche », se portait garante la pythie socialiste, au soir de sa vie. Nul n’aurait pu dire exactement à quelle intuition ou à quel événement inconnu du public Michel Rocard se référait, tant chaque apparition dans une usine ou chaque percée dans un bureau de poste dudit Macron se terminait par la vindicte d’ouvrières outrées par son irrespect, par d’indignes bousculades avec des chômeurs en fin de droits, quand ce n’était même par des œufs écrasés.

Aude Lancelin, ancienne directrice adjointe de L’Obs (dont elle a été licenciée) et de Marianne, dans Le Monde libre, prix Renaudot essai 2016.

De la musique, toujours plus

Drake et Tim Cook

Le type en blanc, au milieu de la photo, s’appelle Drake. Il est canadien et est une superstar du rap et du RnB. À côté, on aura reconnu Tim Cook, le PDG d’Apple, accompagné de deux de ses collaborateurs. En dessous, l’équivalent du disque d’or, de platine ou de diamant, décerné jadis pour célébrer des ventes mirifiques de musique, qui en mettaient plein les poches de l’interprète, mais surtout de la maison de disques. Il ne s’agit donc plus d’un disque d’or, mais d’un cadre symbolisant un milliard d’écoutes de son album Views sur le service de streaming d’Apple, Apple Music ; un record pour ce service, lancé en 2015. Une autre photo, publiée sur les réseaux sociaux par Drake lui-même, montre un « Thanks! » dédicacé par Tim Cook sur ce cadre. Apple est devenu le distributeur officiel de Drake, puisqu’ils ont signé ensemble une juteuse exclusivité de diffusion, pour seulement une semaine (!), à compter de la date de sortie du disque. Presque la première fois qu’Apple Music se lançait là-dedans, c’était début 2016. On parle de 19 millions de dollars sur le compte en banque du musicien, pour un ensemble d’exclusivités dont on ne connaîtra pas le détail. Trois fois rien.

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Le citoyen numérique

Icônes applications

La vieille constitution de 1787 le lui impose : Barack Obama va devoir s’en aller de la Maison Blanche, après huit années de présidence cool. Il semble qu’il serait bien resté parader, pourtant. À sa première élection, en 2008, le « premier président noir des États-Unis » suscitait, à ce motif, le défilé réjoui de plusieurs millions de ses concitoyens, qui étaient conscients qu’une page de l’histoire ségrégationniste de leur pays se tournait. Obama faisait ainsi tourbillonner des milliers de médias qui avaient pris parti pour lui, depuis bien longtemps. Au terme de ses deux baux à la Maison Blanche, comme désormais à chaque fois qu’un individu a le mandat populaire de s’accaparer, sur son seul nom, de trop nombreux pouvoirs, la déception est de mise. Il n’aurait pas assez fait, pas assez contenu le célèbre « lobby des armes », pas fait prendre aux États-Unis les bonnes décisions dans les conflits géopolitiques actuels, se contentant du vernis et de l’écume.

Pourtant, s’il est un domaine où le pays de Barack maintient une indiscutable hégémonie, c’est son influence culturelle. Peu refusent le McDonald’s, le centre commercial géant rempli de magasins franchisés partout appelé mall, la série emblématique de l’époque (hier « Star Trek », aujourd’hui « Game of Thrones »), dont chaque nouvelle saison est attendue fébrilement.

Depuis 2008, les Américains n’ont pas non plus manqué le coche en matière d’économie du numérique : Google, Facebook, Apple, Uber, LinkedIn, Airbnb, Microsoft, Twitter, Amazon, chacun leader mondial dans son domaine, sont tous des sociétés américaines, valorisées en milliards de dollars. Au pire, si ces gros bonnets ne remportent pas la mise sur une activité qu’ils auraient négligemment laissée au reste des États-Unis, voire, pire, au reste du monde, ils utilisent leurs moyens colossaux pour racheter l’audacieux imprudent qui aurait osé chasser sur leurs terres.

Cela serait sans conséquences si le comportement de ces entreprises, sans être vertueux, était responsable. Ce n’est absolument pas le cas, mais la plupart de nos congénères occidentaux préfère détourner le regard. Vers son téléphone.

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Les primaires, non merci !

      Léa Salamé sur France Inter – 15 février 2016

Elle était bien embêtée, cette chère Léa Salamé, allégorie de la société médiatique de l’époque, avec son intransigeance professorale et son stupéfiant empressement à passer d’un sujet à l’autre. À 7 h 50 ce lundi matin de lendemain de Saint-Valentin sur France Inter, elle recevait le vétéran de l’indignation germanopratine, le parangon de la gauche autoproclamée intellectuelle, Jack Lang, bien recasé par son ami, le président, à l’Institut du monde arabe (il a dû s’encanailler dans le 5e arrondissement, notre petit mouton).

Fin de l’entretien, question qu’elle avait pourtant sans doute bien ajustée : « Vous comprenez cette ferveur, cet engouement, cet enthousiasme de… de… des… des… Français pour les primaires ? », balbutie-t-elle, en saisissant l’arnaque de sa question au moment où elle l’énonce. Bien entendu ! Les primaires, c’est un jeu de journalistes. Les primaires, c’est la démocratie « à la portée des caniches ». Les primaires, c’est le lourd tribut que nous payons à l’inamovible Ve République, qui, jusqu’alors, ne connaissait pas d’assez près le Front national.

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Compétition, guerre

Attentats novembre 2015

Après de longues semaines de retard, j’avais enfin préparé mon coup. Quelques lignes, sans doute insignifiantes, sur ce que ferait Marine Le Pen ou sa nièce à la tête d’une région française, ce qui m’aurait amené à cet inlassable débat qui me passionne (ou m’effraie) de la fracture sociologique, dont j’avais déjà parlé après Charlie. Et puis, il y eut l’épouvante absolue que représentent ces meurtres aléatoires. Impossible pour les plus bornés, les moins compréhensifs, de dire cette fois « qu’ils l’avaient bien mérité », ces caricaturistes ou ces juifs (grossièrement assimilés aux sionistes ou aux gouvernements israéliens, mais peu importe). Là, c’était au hasard, à Paris. Ils ont semé la psychose, l’effroi, avec ce sentiment d’horreur supplémentaire suscité par la simple pensée que, s’ils n’étaient pas aussi décérébrés, ils auraient pu fait encore davantage de victimes. J’habite cette ville endeuillée, je n’y connaissais pourtant personne, de près ou de loin, qui ait été fauché par ces armes de guerre.

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Si cher football…

Cristiano RonaldoÀ l’âge de onze ans, sans m’en rendre compte, je me suis mis à lire le meilleur hebdomadaire de géopolitique européenne : France Football. Son papier, qui d’abord était tiré des meilleures feuilles de chou, a vite affiché la couleur sur toutes ses pages, pour finalement posséder une bien désagréable odeur de polycopié. Faisant fi de ces désagréments, somme toute secondaires, j’ai bien compris qu’il était indispensable pour comprendre l’injustice de nos sociétés occidentales de s’intéresser à leur réduction microscopique : le monde du ballon rond.

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La comète Charlie

Comete

Il y eut d’abord l’effroi de se rendre compte qu’on pouvait décimer des caricaturistes, des flics et des juifs dans la capitale du fameux « pays des droits de l’Homme », remontant à plus de deux siècles. Tout le monde, Foucauld, moi, tant d’autres, s’en trouvèrent meurtris, larme à l’œil en constatant les dégâts, dans un réflexe empathique qui aura étonné les plus sceptiques. Puis notre président, dont la fortune légendaire finalement revint taper à la porte, de la plus tragique des manières, décida que les huit, neuf et dix janvier seraient consacrés à un deuil national, ponctué d’une minute de silence générale.

Les journalistes, accrochant un petit ruban noir sur le logo de leur officine pour accomplir leurs forfaits, multiplièrent les émissions spéciales, en firent des pages sur deux frères en cavale, qui permirent pourtant à la police d’aisément les identifier. Naturellement sans savoir, sans pouvoir faire leur métier consistant à vérifier leurs sources. Pas le temps. Pour être les premiers à parler, pour briguer le scoop, il faut faire des concessions. Les photos des Kouachi devaient rester un document de travail ? Ils en décideront autrement, dès le jeudi. Les frères Kouachi auraient abandonné leur voiture et passeraient leur première nuit de fugitifs dans une forêt picarde ? Organisons des live à ce sujet, pour ne pas en gâcher une miette. Raté : sans aucune transition, si ce n’est avec force hésitations, causées par le manque de cohérence de leurs sources, la France se réveilla le lendemain avec une histoire bien différente. On découvrit les terroristes finalement reclus dans une imprimerie. Puis un supermarché casher fut également le théâtre d’une prise d’otages sanglante. Avant l’intervention simultanée des groupes d’élite de la police et de la gendarmerie, qui décimèrent sans ciller la triplette aux armes de guerre. Fin de l’abomination, le pays, ému, soulagé, reprit sa respiration, ses petites occupations. On savait dès lors qu’on n’en aurait pas fini de sitôt des conséquences de cette marquante histoire.

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Petit papa Noël du dimanche

Cher papa Noël...

Un jour, bien motivé, ou vraiment contraint par le rythme de publication imposé par mon camarade, je ferai un billet entier sur les idées et le raisonnement de Jean-Luc Mélenchon. J’avoue avoir pour l’instant la flemme de me coltiner les commentaires ignorants du type « c’est un pantin d’extrême-gauche » (parce qu’il est loin de la marionnette, et loin de faire la révolution en envoyant qui que ce soit au goulag). L’angoisse de résister à « il est trop agressif », de ceux qui s’arrêtent à quelques envolées tout au plus taquines, mais fermement troussées. Le désarroi de devoir répondre à « il ferait mieux d’acheter un dentifrice », bien que je puisse être d’accord avec la remarque.

Pourtant, citons-le d’un éclair de lucidité, survenu au tout début du débat sur la loi Macron, devenue depuis sujet central d’actualité (cf. Le Monde du 10 décembre dernier) :

Le travail du dimanche, c’est le productivisme avec un P majuscule, la sacralisation de la société de consommation.

Si la société du XXIe siècle n’était pas à la fois désespérément consumériste et terriblement apathique, ces mots sonneraient comme une évidence béate. Pourtant, tout le monde s’en fout.

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L’amour dure trois ans, et le nombrilisme toute une vie

L'Amour dure trois ans

L’Amour dure trois ans

Ce blog moribond aura connu creux et bosses, mous et remous, silence et (relative) vitalité. J’ignore si mon camarade compte prochainement nous régaler de ses pensées, j’ouvre de mon côté de nouveau le bal du cinéma, avec un habitué du lieu (et donc de mon cerveau, ce que je regrette) : Frédéric Beigbeder. J’apprécie le cocktail d’éclectiques critiques dont il remplit chaque semaine son shaker dans l’émission « Le Cercle » sur Canal+ Cinéma. Je concède qu’il partageait les torts sur l’odieuse adaptation de son 99 Francs par Jan Kounen. J’étais ulcéré par la majorité des bouquins qu’il avait écrits, mais voilà que son esprit boursouflé a décidé de nous concocter un film tiré de son propre livre L’Amour dure trois ans et sous-titré, de manière désopilante, « Le meilleur film de Frédéric Beigbeder ». Comme c’est le seul, c’est sans doute également le pire.

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