Dans un récent billet, Versac ironise avec justesse sur la conception qu'a Ségolène Royal, pourtant apôtre de la « démocratie participative », du débat : chaque intervenant s'avance, en lisant fébrilement sa feuille ; s'ensuit alors une réponse fleuve de la candidate, qui raconte un peu ce qu'elle veut, devant le tonnerre d'applaudissement général. Le Parti socialiste ne se désavouerait pas, en ayant porté aux nues une telle candidate. M. Mélenchon, pourtant le plus près de la frontière latérale gauche du Parti, rejoindra sans grand entrain Mme Royal, après la cuisson bien trop prolongée du soufflé « gauche antilibérale », chimère illusoire où les égos ont pris plus de place que les idéaux.

Dans le camp d'en face, l'UMP des fantastiques MM. Douste-Blazy, Méhaignerie, Longuet et Gaudin (pour ne citer qu'eux, dans l'état-major) s'adonnent à des « forums », où seuls les caciques ont droit de cité. M. Raffarin distribue la parole, M. Sarkozy, avec son siège central de président, la prend. Remarquez, eux au moins n'ont pas revendiqué ce dialogue insipide avec la plèbe poseuse d'affiche (maintenant, on colle même des affiches virtuelles, on n'arrête plus le progrès) ou pas même encartée.

Lorsqu'on cesse d'ironiser, on s'inquiète. L'absence d'émergence de personnalités populaires, sachant porter les problématiques du peuple au sommet de l'État, dans les partis dits « traditionnels » avait, croyait-on, ouvert un boulevard à Jean-Marie Le Pen en 2002. Notre couple Sarkozy-Royal est pourtant jeune et draine les foules, mais le vote Front national ne s'est jamais fait aussi menaçant que pour le scrutin d'avril prochain. Le diagnostic était donc faux, les maux sont bien plus profonds. Stop, arrêtez donc ces gesticulations artificelles, monsieur Sarkozy ! Cessez d'encourager ces ralliements improbables, madame Royal !

Cet appel au vote utile, dont le PS se fait le champion, est terriblement pénible. Le sniper Hollande a réussi à dégommer ses deux cibles de 2002 (Mme Taubira et M. Chevènement), responsables selon lui de l'échec de M. Jospin, à qui il manquait 194 601 voix pour dépasser M. Le Pen. Pourtant, les candidats Chevènement et Taubira rassemblaient un vivier cinq fois moins important que le nombre d'abstentionnistes (2 178 975 pour les premiers contre 11 698 956 pour les derniers) ! Pourquoi, messieurs les socialistes, ne pas déployer ne serait-ce que cinq fois moins d'efforts pour convaincre les déçus de 2002, plutôt que de monnayer avec avarice et regret des circonscriptions afin d'amadouer les partis de vos ex-concurrents ?

Le premier tour de la présidentielle est le seul scrutin à la proportionnelle d'importance en France. Le mouvement politique n'ayant pas de candidat à cette élection possède alors une visibilité des plus réduites. Malheureusement, on se trompe complètement, on ne saisit pas la bonne occasion, puisque les candidats restés sur le carreau au premier dimanche soir n'ont institutionnellement rien à revendiquer pour la suite — l'époque où les consignes de vote étaient un peu respectées est maintenant totalement révolue, soyons-en sûrs.

Si les deux partis dominants, cités plus hauts, cessaient de se complaire dans ces innombrables scrutins majoritaires, peut-être l'élection présidentielle ferait-elle la place à seulement quelques candidats, aptes à diriger le pays. Si l'importance des sensibilités politiques était représentée au Parlement, peut-être pourrait-on percer la bulle FN avant qu'elle nous explose à la figure. Si l'on arrêtait de se réfugier derrière cette lointaine et caricaturale IIIe République dite instable pour balayer le scrutin proportionnel d'un revers de main, peut-être pourrait-on voir une réelle démocratie se développer en France. Il ne serait alors plus illusoire que des banlieusards désargentés soient représentés par un des leurs au Parlement de leur pays.

Sans doute auraient-ils des discours et des initiatives qui n'auraient rien à voir avec celles de nos deux révolutionnaires à la petite semaine, qui monopolisent le terrain politique.