Le débat présidentiel est-il en train de sombrer ?
Par David E. le mercredi 14 mars 2007, 00:25 - Politique - Lien permanent
Devant l'énorme engouement provoqué par l'élection présidentielle au début de l'année 2007, on ne pouvait que se réjouir de l'intérêt que pouvaient porter nos chers concitoyens pour ce scrutin, qu'ils considéraient sans doute comme une pierre angulaire de leur avenir. Depuis, il semble y avoir de quoi déchanter...
Si les meetings se succèdent et sont — des plus confidentiels aux plus grandiloquents — surpeuplés, les journaux télévisés, la presse écrite, l'information sur internet ont contribué à brouiller le débat et à influencer à ce point l'électorat, qu'on prête à ce dernier des intentions qu'il n'aura peut-être pas le jour du scrutin. Ségolène Royal, portée aux nues lors de de son accession à la candidature du PS, est maintenant délaissée par les médias. Son seul rebond ? Non pas l'annonce de son programme, mais son passage dans une émission de TF1.
On pourrait d'ailleurs longuement en parler de cette émission. Maintenant rangée dans les cartons, car on considère sans doute qu'elle a fait son effet, elle consistait à faire en sorte qu'un panel « représentatif » — ça veut dire quoi ? — de la société se substituât à des journalistes politiques. Le principe interrogatoire était certes le même, mais l'objectivité des questionneurs était bien différente. On a préféré à l'analyse globale le pragmatisme de vrais citoyens. Si l'initiative me semble louable, je pense que le meilleur format d'émission politique aujourd'hui est celui de « À vous de juger » sur France 2, où Arlette Chabot alterne les questions qu'elle pose elle-même, celles formulées par des spécialistes et celles émises par des spectateurs.
Après une phase où la scène médiatique souhaitait que Mme Royal et M. Sarkozy fussent les deux seuls postulants plausibles au second tour, voilà que François Bayrou est propulsé à la tête d'un mouvement d'opinion sans doute largement virtuel. Il trouve sans doute sa source en des tréfonds de raisonnement peu recommandables, s'appuyant tout simplement sur ces sondages, qui engraissent tellement ceux qui les effectuent. Selon ceux-ci, le seul candidat capable d'empêcher M. Sarkozy de parvenir à l'Élysée est M. Bayrou, qui serait le seul à pouvoir le battre au second tour. Par conséquent, la gauche se reporte massivement vers le candidat centriste. Voici une nouvelle variante du vote dit « utile ». Quelle tristesse, cette démocratie d'opinion !
En effet, je ne vois pas d'autre explication à la montée du candidat de l'UDF que celle exposée ici, car je ne crois pas que les engagements certes modérés, mais tout de même économiquement libéraux, de François Bayrou soient de nature à convaincre l'électorat socialiste. Ou alors celui-ci est beaucoup plus centriste que ne le laissent entendre les caciques de la frange gauche du parti (Laurent Fabius, Jean-Luc Mélenchon) qui ne veulent surtout pas entendre parler d'entente avec l'UDF (on leur préfère de très loin les trotskistes !), ce qui ne serait d'ailleurs pas si étonnant, vu le crédit dont dispose un social-démocrate « à la française » comme DSK.
Ce maelström instigué par les vecteurs d'opinion et leurs émanations diaboliques que sont les sondages fait imploser les cases politiques. Nicolas Sarkozy chasse à sa droite — un ministère de « l'identité nationale et l'immigration » n'est-il pas de nature à effrayer les plus modérés de ses électeurs, si tant est qu'il y en est ? François Bayrou entretient l'illusion de son rideau de fumée à la fois programmatique et électoral (j'ose le dire). Ségolène Royal est coincée entre la faiblesse du reste de la gauche et l'érosion de son électorat attirée par le « vote utile » Bayrou, à la fois raisonnable et plus susceptible qu'elle de battre le président de l'UMP.
L'étonnant dans l'histoire, c'est que ce sont les excités, ceux « en dehors du système », ceux censés être les plus iconoclastes ou extrêmes qui sont à la fois les plus prévisibles et les moins efficaces (enfin, ça, on verra). L'extrême-gauche refait un coup analogue à 2002, avec le symbole de Mme Laguiller indiquant : « À la fin, on totalisera les voix d'Olivier Besancenot et les miennes. » Ça valait bien le coup de faire de faire imprimer deux bulletins ! Les candidats Bové, Laguiller, Besancenot, Schivardi, auxquels on ajoutera Mme Buffet qu'il est si délicat de positionner (d'où la catastrophe en gestation), totaliseront peut-être 10 %, mais à couper en cinq. Pas de quoi peser sur quoi que ce soit.
Jean-Marie Le Pen est lui la vigie, le repère fixe de l'élection présidentielle. Toujours le même cinéma (manque de signatures, stigmatisation de l'immigration), toujours la même dialectique, toujours les mêmes expressions, toujours les mêmes cibles. Si ses diatribes ne sont plus autant décriées qu'auparavant, c'est parce que l'auditeur est las de lutter et s'avoue vaincu. On ignore si le contexte politique permettra au président du FN de réitérer son score de 2002, mais force est de constater que l'émergence d'un triangle de candidats principaux abaisse nécessairement le seuil de qualification pour le second tour, ce qui lui profite, au vu de la solidité de son électorat (entre 13 et 15 % sont sans doute déjà acquis, sans campagne et qui que soient les autres).
Pour le reste, on est assez déçu. La fête de la politique est un combat de rue. Le tournant annoncé dans la manière de faire de la politique est oublié. La vision de la France portée par cette élection est un ensemble de coups bas, polarisés et orchestrés par d'habiles mégaphones. Du coup, on peut le dire : c'est le bordel.
Commentaires
HUm... la lassitude est-elle toujours de mise après ce premier tour de l'élection à la fonction présidentielle? Car si les deux forces classiques ont bien réussi à positionner leur candidat au second tour, d'autres forces apparaissent, des nouvelles: celles du centre. D'autres partent, et ceux qui se sont plaint de la présence du FN devraient à cet égard se garder de faire des commentaires sur sa décrépitude au profit d'une droite traditionnelle plus musclée.
Mais parlons centrisme, car il en est question dans ce blog: on a souvent reproché à Monsieur Bayrou de ne pas avoir la carrure d'un président, il serait trop mou. Sa curieuse présence à l'église avant les résultats du premier tour signifie-t-elle qu'il ne contrôle pas son destin. Peut-être. Je le pense fortement même, et annoncer la naissance (pour la millième fois sous la cinquième république, par des partis toujours différents) d'une nouvelle façon de faire de la politique était trop prématuré, car non avéré par les législatives.
L'UDF est un parti qui se veut du centre et qui restera à mon avis cantonné à son rôle d'au mieux challenger, au pire trublion. Ce ne sera pas une force politique stable, par nature, parce que ses électeurs sont volages et opportunistes. J'en viens presque à éspérer que je me trompe, mais les créations de grands partis ex-nihilo, mais en ayant voté Béarn, je n'y crois pas.
L'attitude de François Bayrou dans cet entre-deux-tours est assez surprenante et reflète quelque part l'affranchissement qui est le sien de la droite parlementaire à laquelle il a toujours été adossé. D'une part, il promet la création d'un grand parti centriste car, si l'UDF en est soi-disant un, il n'aime plus la connotation « démocrate chrétienne », qui est pourtant sa famille d'origine, qui l'oriente nettement d'un côté. Au-delà des problématiques administratives — peut-il décider, en tant que président de l'UDF, de le dissoudre ? —, la création de son Parti démocrate fait écho à sa volonté d'autonomie.
D'autre part, il prend toute sa place dans ce deuxième tour, alors qu'il n'est même pas qualifié. Il fallait oser. Il a invité au débat M. Sarkozy qui n'en veut pas ; il en a réalisé un avec Mme Royal, qui passait, le plus souvent, pour imprécise ou idéaliste, alors que M. Bayrou récitait son argumentaire indigné bien huilé. Tout cela est assez gonflé.
Cela ne doit pas cacher la grande difficulté à ce parti d'exister et de s'émanciper au-delà de François Bayrou. Ce qu'il peut se permettre sur un plan national et personnel met en danger la plupart des élus de son camp. Lui-même n'aura aucun problème pour retrouver son fauteuil de député, pas plus que son proche ami et voisin, Jean Lassalle. Cependant, une majorité de ses parlementaires se sont rangés derrière M. Sarkozy pour une raison simple : retrouver leur propre siège.
Pire, pas un élu UDF ne s'est prononcé pour Mme Royal. Ce que des blogueurs peuvent dire sans honte — lire par exemple l'engagement de la séduisante (sous tous les plans) icône centriste, Quitterie Delmas, qui raconte dans un autre article son échange de sourds avec M. de Robien —, les élus ne peuvent pour l'instant pas se permettre de le dire.
Quel qu'il soit, e résultat du second tour sera à mon sens à l'avantage de M. Bayrou : soit Mme Royal perd, sa stratégie d'approche du centre sera remise en question, l'aile gauche du PS fera sécession dans les idées ou dans les faits (cf. ce que voudrait M. Emmanuelli), le parti perdra de son poids, et les centristes s'en trouveront ragaillardis ; soit Mme Royal l'emporte, et là, elle devra composer avec les centristes, ce qui les renforcera aussi. Pour autant, d'un point de vue comptable, pas sûr qu'avec le scrutin majoritaire, le futur Parti démocrate parvienne à former un groupe à l'Assemblée (vingt députés). C'est là tout le paradoxe.