L'électorat français a accordé à Nicolas Sarkozy une confiance immense, contrairement à Jacques Chirac avec ses scores étriqué de 1995 et plébiscitaire de 2002. Cela est lié à deux facteurs politiques essentiels qui ont cette fois-ci convergé sans laisser place à une autre issue. Premièrement, la « droitiérisation » de l'ensemble de la société française. Les plus libéraux ou les plus optimistes la verront peut-être d'un bon œil : la revendication sociale et le progressisme collectif sont-ils arrivés à un stade assez satisfaisant pour la majorité de la nation ? Paradoxalement, on peut en douter, au vu des multiples préoccupations portées par l'ensemble des Français ces dernières années, voire décennies.

Cependant, force est de constater que la société française est, dans son vote, plus à droite qu'elle ne l'a jamais été. Nicolas Sarkozy a décomplexé la droite, en assumant ses valeurs d'abnégation, de mérite, d'initiative. Jean-Marie Le Pen, même bas, a pesé au début de la campagne avec ses thèses ultraconservatrices. Si François Bayrou a une facette de gauche, ce sera celle de la révolte (modérée) ; le reste est du ressort de sa démocratie chrétienne d'origine. Pis, Ségolène Royal, qui a lorgné vers le centre (blasphème !), a notamment axé son discours sur l'encouragement de l'initiative privée (l'entreprenariat, pour ainsi dire) et l'aménagement intelligent des 35 heures et des lois Fillon sur les pensions de retraite, dont elle n'a même pas demandé pas l'abrogation pure et simple. Que reste-t-il alors d'une gauche de conquête sociale après la présidentielle ? Quelques pourcents et des candidats dépassés.

La deuxième raison du succès du candidat de l'UMP tient à la seule personnalité de celui que ce camp a choisi et à son extrême habileté politique. Au cours du débat télévisé, Mme Royal a été excellente et bien au-dessus du niveau que la plupart des gens imaginaient. M. Sarkozy a pourtant réussi à être le plus convaincant, d'après les enquêtes d'opinion ; à vrai dire, j'ignore comment. Lorsqu'il s'agit de tirer sur la corde sensible, il sait le faire. Lorsqu'il s'agit d'être agressif, aussi. Lorsqu'il s'agit de faire preuve d'un calme olympien, de même. Lorsqu'il s'agit de rendre hommage, encore, mais ça, c'est le lot du vainqueur.

Avec tout cela, on a peine à imaginer que les Français n'écoutent pas les supplications de leur nouveau président, qui leur demandera sans doute une majorité à l'Assemblée nationale. Elle semble toute acquise, tant l'UMP a fait bloc autour de son candidat. C'est la grande réussite de l'UMP de Nicolas Sarkozy. Lorsque celle d'Alain Juppé, jusqu'à 2004, n'était qu'un agglomérat disparate de quatre sensibilités fondamentales (gaullistes, libéraux, souverainistes, centristes), l'Union façon Sarkozy a estompé les contours de ces courants pour en faire un parti à sa botte. Quelle démonstration cela aura été, ce silence des éléphants ravalant leurs ambitions personnelles fin 2006 lors de la campagne interne pour se ranger derrière leur président !

Politiquement, une nouvelle donne a donc vu le jour. Le résultat de Mme Royal l'a renforcée personnellement, mais a considérablement affaibli le Parti socialiste. Celui-ci n'a cette fois-ci pas pu reculer devant l'évidence : l'effondrement du score de ses partenaires traditionnels lui a été fatal. Le PS devra donc faire face à un choix cornélien, que, cette fois, il devra faire et qui, déjà, suscite des polémiques. Soit l'alliance traditionnelle avec les formations de gauche est poursuivie. Il faudra alors non pas écraser, mais mettre davantage en valeur les écologistes, les radicaux de gauche, les chevènementistes... sans garantie de succès. Ou alors, et c'est là la voie la plus probable, le PS doit devenir un parti social-démocrate, un SPD à la française (sans les syndicats, dans un premier tour). Dans ce cas, l'alliance se renverse inéluctablement, et le PS se tourne vers le centre. Ségolène Royal, qui a indéniablement perçu cette problématique, a déjà orienté le débat dans cette dernière voie, ce qui doit faire pâlir (le nouveau) Laurent Fabius.

La France de Nicolas Sarkozy ne doit, en tout cas, pas faire peur. Elle arrive à un âge charnière pour l'ensemble du monde, c'est peut-être à cette période que la politique du nouveau président pourra le mieux s'exprimer. Voilà mon discours nourri d'accents sarkozystes, mais, loin de la France en ce moment, disons que ce choix, le plus audacieux et incertain, sans qu'il me convienne totalement, parvient finalement à me donner quelque satisfaction.