Leur filmographie en était restée à deux films mystérieux. En 2004, Ladykillers, deuxième mouture d'une histoire déjà mise en scène dans les années 50 sous le même nom, était un bizarre objet coenien, raté dira-t-on (à juste titre), où Tom Hanks incarne un digne chef de bande montant une équipe d'experts pour réaliser le casse du siècle depuis le sous-sol d'une vieille dame. L'année précédente, George Clooney et Catherine Zeta-Jones, icônes du cinéma commercial américain, s'opposaient de manière désopilante autour de procédures de divorces dans Intolérable cruauté, qui a reçu un accueil glacial, alors qu'il n'était pas dépourvu d'intérêt, tant l'absurde et l'entêtement dans les voies les plus improbables, piliers de la cinématographie des frères, étaient montrés avec conviction et malice.

Avec No Country for Old Men, Ethan et Joel Coen renouent avec ce qui a fait leur succès, la colonne vertébrale de leur filmographie : le film noir. Sang pour sang (1984), leur premier film, Miller's Crossing (1990), Fargo (1996) et The Barber (2001) sont les autres avatars de ce genre qu'ils maîtrisent tellement bien qu'ils l'illustrent avec une verve à peine forcée. Cette fois, ils adaptent de manière paraît-il extrêmement fidèle un bouquin de Cormac McCarthy, auteur américain fantasque porté aux nues depuis quelques années.

Le talent des Coen est de monter (eux-mêmes, sous un pseudonyme d'emprunt) des films où de multiples couches s'imbriquent, aussi bien du point de vue de l'intrigue que des aspects plus réflexifs. C'est du cinéma grand public de belle facture, du travail d'orfèvre disponible en multiplexe. La première pierre de ce film, dont le décor est planté d'entrée dans les grands paysages de désert texan par un Roger Deakins aussi excellent qu'à l'accoutumée — rappelons-nous son travail extraordinaire sur les lumières du Barber, tourné en noir et blanc —, est jetée avec une simplicité rarement atteinte. Premier temps, un cow-boy (Josh Brolin) découvre fortuitement une collection de cadavres évoquant un règlement de comptes qui a mal tourné, puis une mallette de billets. Deuxième temps, un mystérieux homme-bête à la coiffure improbable et à l'origine incertaine (brillant Javier Bardem) se lance à la poursuite du cow-boy pour récupérer le magot.

En fait, tout est histoire de temps dans cette course-poursuite. L'ancestral jeu du chat et de la souris, revisité dans le Texas profond. Variante pour l'occasion : la présence d'un tiers, une sorte d'arbitre, que représente le flic joué par le Texan Tommy Lee Jones. Ce ballet à trois personnages s'exécute selon des courses sinueuses, le premier voulant échapper au deuxième, le deuxième souhaitant récupérer l'argent du premier, le troisième désirant arrêter le deuxième pour sauver le premier. Le trio annoncé à l'affiche ne sera pourtant jamais présent simultanément à l'écran. Les courses des trois personnages passeront presque par les mêmes lieux, chacun à des temps différents.

No Country for Old Men

Le film s'attache à laisser des traces du passage de la proie ou de son prédateur, qu'il s'agisse de sang, de balles, de signaux émis par un rustique récepteur, d'une bouteille de lait fraîche restée sur une table basse, de trous laissés dans les serrures dégagées à coup d'air comprimé, voire de rayures sur un conduit d'aération. Dans le dernier tiers du film, la cabale s'essouffle, la souris prenant de l'avance sur son félin. C'est là qu'elle prend un tour plus violent encore, les trajectoires des trois protagonistes se rapprochant alors subitement, dans des temps plus resserrés, pour aboutir à un final inspirant au sherif en fin de route ses pensées évoquées par le titre (dont une traduction française plus juste eût été : « y'a plus de pays pour les vieux hommes »).

Le début des années 80 et son cortège de symboles amusants pour le spectateur d'aujourd'hui est décrit avec un saisissant contraste entre l'espoir du cow-boy Moss, croyant fièrement à ses chances d'échapper à la loi et aux principes de Chigurh — véritable figure allégorique du mal, de l'obscur, de l'enfer, présentée avec ses règles —, et la désespérance lucide du sherif Bell, face à cette décennie qui s'ouvre pour lui, représentant les dernières années de sa vie, et qui, au vu des terribles forfaits commis sous ses yeux, s'annonce sous les augures les plus sombres.

Son sentiment est renforcé par les aspects absurdes de la situation, que les Coen exploitent de manière magistrale, comme d'habitude. Ils y rajoutent un certain acharnement face au destin, une sorte d'entropie faisant que toute erreur commise se paie au décuple de sa valeur intrinsèque. Il serait criminel de raconter ici au lecteur alléché, mais n'ayant pas découvert le film, les minuscules joyaux de l'intrigue qui en font tout son sel, mais ce sont les discrètes traces laissées çà et là ou les timides coups de chance et de malchance qui enfoncent chacun des trois protagonistes dans des situations compromises, voire des abîmes de frisson ou de drame.

On retrouve là un des ingrédients essentiels de Fargo, avec lequel il est plus qu'aisé de réaliser un parallèle convaincant. La chaleur du Texas remplace la glace du Minnesota en hiver, mais ces terres isolées, sises à des milliers de miles les unes des autres, sont chacune le théâtre de tragédies sanglantes liées à l'absurdité, dont la seule base est la cupidité de protagonistes intrépides, avec au milieu un flic du crû, qui incarne la modération face aux événements. Plus largement, No Country for Old Men reprend les figures imposées du cinéma coenien, à savoir le téméraire qu'est Moss, mais que furent aussi Jerry Lundegaard dans Fargo, Walter Sobchak dans The Big Lebowski, Miles dans Intolérable cruauté, Everett dans O Brother ; et le nonchalant qu'incarne Chigurh, dans la droite lignée d'Ed Crane dans The Barber, « The Dude » dans The Big Lebowski ou Barton Fink dans le film du même nom.

Dans l'exercice de ce qu'il sait faire de mieux, cet attelage bicéphale excelle encore. Les personnages, presque exclusivement masculins ici — et comme souvent —, renvoient à des figures qu'ils décrivent avec précision et simplicité. Et ce, dans un but quasi didactique, dans le souci de laisser à leur spectateur, qu'il soit dans l'attente d'action ou de réflexion, exigeant ou acommodant, aguerri ou néophyte, retirer ce qu'il souhaitera de No Country for Old Men. Saisissons donc sans vergogne tout ce qui nous est offert.