Mon marathon
Par Fouxy Foux le mardi 8 avril 2008, 22:52 - Débats - Lien permanent
Marathon... Un nom qui fait rêver, un peu au panthéon des épreuves stars de l'athlétisme, au même titre que le cent mètres sprint ou que le saut à la perche. Un mythe, ça se mérite. Pour moi, le marathon, ce sera un peu un aboutissement. Mes activités professionnelles ayant quelque peu réduit mes capacités sportives, j'ai en effet décidé en septembre dernier de me mettre à la course à pied, activité populaire s'il en est, tant elle est peu exigeante en matériel.
Ne pouvant m'inscrire en club pour cause de déplacements réguliers, j'ai décidé de mettre la barre haute en ne visant non pas le saut à la perche (ce qui aurait été logique avec une barre placée haut) mais le marathon. Objectif ambitieux, certes, mais qui devrait m'obliger à beaucoup m'entraîner : le but était de me forcer à m'y mettre, n'ayant aucun frais de club à rentabiliser pour me forcer la main. Ou le pied plutôt. Octobre : inscription au marathon de Paris sur le web. Novembre : début de l'entraînement. Février : début de l'entraînement « sérieux ». Pourquoi Paris, d'ailleurs ? Petit clin d'œil à mon cousin Corentin, qui l'a fait sur un coup de tête, à cause d'un pari idiot fait avec ses copains : je me suis dit que sa folie vivrait en moi.
En février, donc, je me retrouve à faire deux ou trois séances hebdomadaires d'une heure, le soir. Et le 6 avril, top départ. Connaissant ma fierté, il m'aurait été difficilement acceptable d'abandonner, il fallait donc mettre un peu le paquet, j'ai couru le soir, dans les villes où je travaillais : Épernay, Châlons, Reims.
Samedi 5 avril : arrivée à Paris. Je me précipite à la porte de Versailles, au Parc des Expositions pour retirer mon dossard, un tee-Shirt, des prospectus (pas le choix), un petit sac à dos de nana (le même pour tous, je précise...), des sourires. Pour sortir, pas le choix non plus, obligation de passer par « l'espace marathon ». Houlà... Est-ce si populaire comme sport ? Combinaisons cyber-running, montres dignes de James Bond, gels nutritifs à la limite du dopant... Il y a même des Alfa Roméo (marque partenaire vedette, avec Gaz de France), au cas où on aurait envie de repartir avec un beau coupé (les pieds ont leurs limites). Ouf, je sors, direction chez David, mon meilleur ami parigot, et un repas digne de ce nom (pâtes, mes amies ; chez David, vous êtes bien accueillies).
Après-midi culturel au Louvre pour mélanger les plaisirs avec ma sœur Claire et ma chère collègue d'école Élodie, en stage à la Défense. Nous visitons l'exposition sur Babylone, c'est fort compliqué mais fort intéressant. La moindre fatigue due au piétinement m'inquiète déjà. Puis au revoir Élodie, et direction les Halles pour un café avec Claire et mon cousin Vincent, qui nous rejoint. La soirée est l'occasion d'une seconde dégustation avec David dans un restaurant italien perdu au milieu des restaurant japonais de la rue Sainte-Anne. Il fait payer cher son isolement mais pâte (pizza) et pâtes (raviolis aux épinards) sont délicieuses ; comme la conversation d'ailleurs. Coucher pas trop tard, malgré l'excitation logique du lendemain.
Petite péripétie matérielle avec la fixation du dossard. Que feriez-vous ? Nous questionnons internet : il dit épingle à nourrice, David dit : « J'en n'ai pas ! », moi je dis : « Scotch ! », et c'est parti, il me scotche, le Dada ! Nuit tranquille, même sans infusion. David ronfle un peu, mais c'est juste pour m'embêter, et il arrête dès que je lui fais du pied.
Le départ de la course est à 8 h 45. À 7 h 30, le réveil sonne et je me force péniblement à ingurgiter jus de fruit, thé, gâteau de riz, pain... J'ai l'impression d'avoir beaucoup trop mangé la veille, tétanisé que j'étais à l'idée d'une hypoglycémie (sur ce point, au moins, j'étais confiant). Métro Guy Môquet (spécial dédicace D.E.), déjà un collègue sur la voie. Nous nous regardons d'un air entendu : « On va en chier ». 8 h 25 je sors du métro, 30 000 joggeurs sont là, on se croirait dans Où est Charlie, sauf que tout le monde est habillé pareil. Les uns sont en train de courir autour de l'Arc de Triomphe, les autres parqués dans des sas perpendiculaires au sens de la marche et triés par objectifs de chrono. Il y a foule et je commence à avoir froid, car le soleil ne semble pas vouloir être de la partie et mes petits bras malingres frissonnent, bien croisés sous le sac poubelle qui me sert de coupe-vent. Premier départ : les stars sont lancées, dont le futur premier, qui finira moins de 2 h 07 plus tard. Deuxième départ : top, pour tous les autres, dont moi. Au dit top, je suis encore dans le couloir d'accès au sas, 30 000 personnes, c'est beaucoup, et nous nous bousculons presque pour nous lancer sur la piste. Porte d'entrée, kilomètre 0... Ça y est, j'ai pris le départ du marathon de Paris.
Tout de suite, je m'affole : mon rythme est-il le bon ? À cause des embouteillages, je suis en queue de peloton, et, même si le rythme général me semble lent, j'hésite à accélérer, n'ayant aucune expérience de ma résistance à long terme. Soudain, j'aperçois un lièvre. Le lièvre est un meneur d'allure avec un dossard accroché à son dos sur lequel un objectif chronométrique est affiché. Ici, c'est une Anglaise tranquille avec un objectif de 3 h 45. Je me lance sur les pas de sa foulée régulière et rassurante, ça semble coller... Pendant 15 kilomètres, je suis dans son sillage et, si je ne pense pas qu'elle m'ait aperçu, je la remercie de loin de m'avoir aidé en me rassurant. 1 kilomètre, 1 mile — Reebok sponsorise l'affichage en mesure anglaise —, 5 kilomètres, le début est tranquille après une majestueuse descente des Champs-Élysées. L'ambiance est festive, les spectateurs authentiquement supporteurs. Quelques déguisements : kilts, vachettes, faux shorts déchirés qui laissent apparaître des fesses en plastiques... et surtout, de nombreux orchestres avec percussions et cuivres (je crois apercevoir Aldée, une amie, à la clarinette... Quelqu'un peut-il le confirmer ?). Nous en étions à cinq kilomètres : petite douleur à la cheville droite. La même qu'à l'entraînement, pas inquiétante car connue, une douleur inconnue ferait plus peur ! En m'échauffant, elle s'estompe un peu et laisse place à une autre au genou droit. Je serre les dents, cette douleur est connue aussi mais m'inquiète plus sur le long terme.
Premier ravitaillement (tous les cinq kilomètres tout au long du parcours) : ici, comme au départ, le sol est un immense dépotoir, bouteille, gel, peaux d'orange et de banane... Au départ, c'étaient les sacs poubelle qui étaient par terre, un homme âgé est même tombé, en se prenant les pieds dedans. Je bois, l'objectif n° 1 est de ne rater aucun ravitaillement, j'ai payé pour ça ! Il ne faut pas que je me pose de question là-dessus, ce serait trop bête. Je liste dans ma tête les explications potentielles d'un échec : crampe trop forte, douleur insoutenable, hypoglycémie, chute, baisse de moral, désydratation. Je me concentre sur ce que je peux maîtriser. Bastille, Nation (je crois) : les kilomètres s'égrènent sur les pancartes aux couleurs de la ville de Paris... « S'égrènent », ça va vite à écrire. Elles s'égrèneront de plus en plus lentement, et je chercherai de plus en plus loin du regard les pancartes rêvées.
Tout ça commence plutôt bien. Nous arrivons au bois de Vincennes, tout le monde pisse partout, même les femmes. Je fais mon dernier pipi de la course aussi avant de repartir rapidement pour ne pas perdre mon lièvre, enfin ma hase britannique. Course dans le vert, très agréable. 10, 15, 20 kilomètres et autant de ravitaillements, avec maintenant des fruits secs, durs à avaler en courant. 21,1 : le semi ! Je n'en ai jamais fait et je suis content d'y arriver sans gros souci jusque-là. La moitié ? Pas vraiment tout de même, les efforts fournis ne valent jamais les efforts à fournir.
Aparté. Samedi soir avec David, nous nous sommes inscrits à un système bien fichu : l'envoi en direct de SMS sur deux numéros différents avec mes temps de passage à certains endroits. La chose est rendue possible par la présence d'une puce accrochée à mes baskets et que des détecteurs captent aux dits endroits. David me dira par la suite que j'ai accéléré entre le vingtième et le trentième kilomètre.
Effectivement, je me sens bien et, en l'absence de montre castratrice, je décide d'accélérer un peu, heureux de dépasser quelques coureurs. La progression n'est pas toujours évidente et sur certains passages étroits, la chute est toujours à craindre. Sur la route, des spectateurs encouragent le coureur qui est la raison de leur présence. Nos prénoms sont indiqués sur nos dossards et quelques « Allez Foucauld ! » me font chaud au cœur. L'arrivée sur les quais de Seine me coupe un peu les jambes, avec quelques descentes et quelques montées dévastatrices et un tunnel puant dans lesquels certains se sont vidé les tripes. 30 kilomètres, je souffre beaucoup et les panneaux bleus deviennent des oasis. Je calcule: 42 – 30 = 12, 42 – 32 = 10, plus que 10 kilomètres ! Non, encore 10 kilomètres.
33, je m'arrête. Je suis essoufflé, je mets quelques minutes à reprendre possession de mes poumons en marchant. J'en profite pour lever haut les cuisses, si dures. Mais l'orgueil est un bon moteur, le meilleur : je repars ! Je me relance difficilement, me fais rattraper par les lièvres de 4 h 00, dépassés avec fierté dix kilomètres plus tôt... Mais qui veut aller loin ménage sa monture. La monture, c'est moi, et, de toute façon, je n'ai pas le choix, je ne contrôle plus grand-chose. Je calcule encore : il reste neuf kilomètres, en marchant ça fait 2 h 30, arrivée en 5 h 45, c'est encore acceptable, et, de toute manière, il faut finir, je n'oserai jamais dire que j'ai abandonné. Ma douleur au genou droit me lance, le genou s'est refroidi. J'ai envie de vomir, je suis fatigué et je n'arrive pas à manger. Je m'arrête de nouveau aux 36e et 39e kilomètres, en essayant de monter mes genoux jusqu'à la poitrine et de m'étirer sans m'arrêter. On me tape dans le dos : « Allez, courage ! » Oui, courage, courage... Mais je suis seul. Alors, tout doucement, je grignote la distance du bois de Boulogne, dans une foule de joggeurs toujours très compacte, dont la foulée volante des premiers kilomètres s'est transformée en une foulée rasante pour certains, et pesante, lourde pour d'autres. Je n'ai jamais touché d'aussi près la pesanteur. Sandra, je pense à toi.
40 kilomètres, je touche au mythe. Un kilomètre vaut pour 40, 41... Il faut finir, je ne suis même pas vraiment heureux. Sortie du bois, avenue Foch, l'arrivée... Ça y est. Trois mots pour tant d'efforts : je n'arrive même pas à lever les bras. On m'offre un k-way, une médaille, j'ai le droit de m'arrêter, enfin. Je me dirige vers l'Arc de Triomphe et vers David avec qui j'ai rendez-vous à la sortie du parc d'arrivée, et je fonds en larmes, terrassé par ce que je me suis forcé à faire. C'est impossible à retenir, les larmes coulent, libératrices de toute la pression. J'ai touché mes limites.
La suite : un énorme McDo, la présence super sympa de mon super coach David, des jambes très très raides. Le lundi, le bas du corps est encore tout ankylosé, mais je suis comme une fleur, et surtout j'ai la joie d'annoncer que je « l' » ai fini. Surtout à ma douce amie, restée au pays. Chrono final : 4 h 09 min 21 s.
Commentaires
Cher Foux,
C'est non sans une certaine fierté que je t'ai accompagné (de ma grasse matinée) sur ce mémorable marathon de Paris. Je tiens tout de même à souligner que tu n'es pas la moitié d'un salopard d'oser :
Tu as cependant toute ma sincère admiration !
Il est vrai que qualifier un rural co-départemental de notre Fillon national de parigot était un peu fort
bis
Je me rétracte sur les ronflements si tu veux, je ne veux pas être la cause de ton célibat lorsque ces demoiselles liront ce billet
Félicitations ma chère Foucade, on a revécu le marathon avec toi en lisant ces quelques lignes...
Et comme quoi finalement l'orgueil n'est pas qu'un défaut !
Par contre, j'ai également entendu Dada ronfler par le passé (ça commence à faire beaucoup pour un "incident technique respiratoire exceptionnel"...)
leaunaix
Encore bravo mon amour!
Je suis très très fière de toi. Ce que tu nommes orgueil moi je l'appelerais plutôt force et volonté. Je te découvre encore... Je t'ai suivi et à chaque texto j'ai croisé les doigts un peu plus fort. Quelle joie ce dernier sms : tu l'as fini!!
Merci David d'avoir soutenu l'intrépide!
Sandra
Parlez parlez, je sais bien que je ne ronfle (généralement) pas, et toute affirmation de ce genre se doit d'être étayée par quelques indiscutables éléments de contexte. Et merci Foux de ta sollicitude en la matière, ça fait chaud au cœur.
Sinon, j'espère que ça va. :-)