La qualité des films du festival est sans pareille. Inutile d'émettre quelque fatigante comparaison entre Cannes et tout autre exposition cinématographique internationale : c'est bien chaque mois de mai sur la Côte d'Azur que les meilleurs films de l'année à suivre sont (pour la première fois) présentés. Pour en juger avec recul un an après, la Sélection de 2007 — cuvée à la fois brillante, homogène en qualité et hétérogène en styles et thèmes abordés — comportait par exemple ces films si précieux et utiles que sont 4 mois, 3 semaines, 2 jours (Palme d'Or), No Country for Old Men, Zodiac, Le Scaphandre et le Papillon, De l'autre côté ou La nuit nous appartient. Rien que ceux-là méritent de leur consacrer une attention précise et prodigue, tant ils sont féconds.

Cette Sélection est l'appât médiatique, l'oriflamme grandiose, la figure de proue généreuse du festival, celle qui permet de décerner un prix couru (car rare) au film considéré comme le plus méritoire par le jury — et parfois sans ambition artistique, se rappeler 2004 et la Palme discutable remise par Tarantino à Fahrenheit 9/11 — et, dans le même temps, de faire défiler de grands noms du cinéma. Il est maintenant tout à fait rituel que se frottent (ou non) à la compétition officielle les dernières créations de cinéastes aussi reconnus que Eastwood, Allen, Soderbergh, Kar-Wai, Tarantino, Kusturica, Almodóvar ou van Sant. Remarquons d'ailleurs qu'ils ne gagnent pas toujours grand-chose, c'est un peu le revers de la médaille pour cette caste que de se confronter à l'indépendance et au contrat moral que se fixe chaque année le jury avec lui-même.

À côté de la Sélection, le festival regorge de richesses cinématographiques, parfois expérimentales, (trop) souvent peu destinées au néophyte (mais Voltaire n'écrit-il pas que « les grands plaisirs, dans tous les arts, ne sont que pour les connaisseurs » ?). Chaque section parallèle (La Quinzaine des Réalisateurs, Un certain regard et la Semaine de la Critique) est un univers un peu plus en décalage avec les canons galvaudés du cinéma moderne et s'ouvre aux nationalités les plus diverses. Le bilan du cinéma réalisé à travers le prisme du festival doit nécessairement aussi s'appuyer sur ces dizaines de films anonymes, vus par trois critiques à des séances aux horaires plus que matinaux.

A. Jolie et C. Eastwood On peut par ailleurs regretter, comme je le fais vainement dans mon coin tous les ans, que cette exposition cinématographique polymorphe soit suivie, comme une ombre immuable, par son cortège de glamour et de luxe. Si Vicky Cristina Barcelona, le film de Woody Allen, est projeté lors de l'édition 2008, c'est nécessairement en compagnie de la sculpturale et incomparable Penélope Cruz devant les photographes. De la même façon, les formes plus que girondes liées à la double-grossesse d'Angelina Jolie ont totalement éclipsé la présentation du dernier film de Clint Eastwood, L'Échange, dans lequel son jeu est paraît-il nettement au-dessus de ce qu'elle a montré jusqu'alors. Faut-il se plaindre de cette contradiction ou estimer cela nécessaire, tout le débat est là.

L'omniprésence du festival, que ce soit sur France 2, M6 ou Canal+, dans Ciné Live, Première ou Les Cahiers du cinéma, dans Le Figaro, L'Humanité ou dans 20 minutes, dans les cours de récré, à la Poste ou devant les machines à café, se nourrit de ces deux canaux, que le gala annuel cannois a su, puis a été obligé de drainer en parallèle. Une fois les films sortis, le festival laisse une trace sur la population cinéphile (au sens large) et garantit aux films primés — à plus forte raison à la Palme d'Or — un joli succès commercial, une ouverture au plus grand nombre. Toutefois, et c'est là le paradoxe, ce sésame à des témoignages souvent saisissants est délivré entre deux coupes de champagne, dans l'indifférence la plus absolue à la cause défendue. Pour citer le point de vue de Thomas Sotinel, critique au Monde, « on peut s'amuser, voire s'indigner, d'observer que ces cris d'alarme, ces appels à la révolte, ces dénonciations virulentes sont proférés sans rien changer à un rituel qui fait la part belle à la mondanité. »

Le festival 2008 n'a pu que poursuivre cette tendance. Si Sean Penn a récompensé au plus haut chef un cinéaste précis et qui illustre bien un certain cinéma français qui n'est plus mis à l'honneur depuis bien longtemps dans ce type de manifestations internationales — les récompenses de Marion Cotillard pour La Môme ne sont dues qu'à son seul mérite, j'en veux pour preuve que le film n'a nullement connu les mêmes honneurs —, il n'a pas pu éviter ce grand écart entre le prix d'interprétation féminine offert à une pathétique et inconnue Sandra Corveloni et les commentaires des invités nantis à propos de situations qu'ils ignorent pour la plupart (en plus d'être à Cannes pour plein d'autres bonnes raisons que de voir des films). Imaginer je ne sais quel privilégié disserter sur l'éducation dans le collège Françoise Dolto du 20e arrondissement de Paris, après la projection d'Entre les murs, inspire au mieux un sarcasme bienveillant, sinon une amère irritation devant le caractère péremptoire de la rhétorique qu'on peut lui prêter à ce sujet.

Sans avoir vu pour l'instant les œuvres, on peut simplement constater qu'on a déjà connu palmarès plus incohérent que celui de cette année, où un cinéma « empreint avec le réel », pour citer les mots du président Penn, a été mis à l'honneur. Il ne reste maintenant qu'à subir en silence l'interminable rétention réalisée par les distributeurs, puis à savourer.