Tout commence à Liège, où Lorna, à l'allure faisant énormément penser à la Rosetta interprétée par Émilie Dequenne — personnage éponyme de la première Palme d'Or des frères Dardenne (1999), avant celle pour L'Enfant (2005) —, est une femme froide et insensible, essayant d'accéder aux suppliques de son compagnon drogué, le plaintif Claudy, joué par un des seuls comédiens professionnels habitués du cinéma des Belges, Jérémie Rénier. Dès lors, assis dans son fauteuil, on ne comprend pas tous les tenants de ce qui les unit, mais on perçoit que l'on va devoir s'acquitter de quelques efforts pour embarquer à bord du train des Dardenne, qui n'attendent pas, avec une contemplation niaise, qu'on plante les premiers éléments du décor avec eux.

Finalement, tous les éléments permettant d'identifier la vraie nature de ce couple s'imbriquent peu à peu, ce couple uni par les liens de l'argent et du passeport. Les personnages, tous masculins sauf Lorna, sont obsédés par le bon déroulement d'un scénario qui doit notamment permettre à cette dernière d'accomplir ses rêves, aux autres de s'enrichir. Pour cela, tout est verrouillé, au sens propre comme au figuré : Lorna dort seule dans une chambre cadenassée, son placard au travail est sans cesse ouvert et fermé à clé, celle de l'appartement est un sujet de discussion récurrent, tantôt confisquée, tantôt perdue. Chacun des personnages occupe une position, une enclave qui doit leur permettre à tous, lié par un plan froidement diabolique, de s'en sortir dans cet environnement aux abords si misérables. « T'es encore avec nous ? On a besoin de toi et tu as besoin de nous. », annonce à Lorna, menaçant, celui qui endosse le rôle du cerveau, du salopard, le chauffeur de taxi, Fabio.

Le Silence de Lorna

La conséquence logique du plan est que Claudy doit mourir. Il doit céder sa place d'époux de Lorna à un autre, pour réaliser le retour sur l'investissement initial. Guère autre échappatoire, tout le monde en convient. Celui-ci, dans la peau du personnage visiblement pas comme les autres, le blond, le faible, le camé, le sensible, est pourtant le petit grain, le détail mal considéré, qui va défaire tout le canevas, qui semble pourtant bien ficelé après la moitié du film.

Et cela, la construction et la déconstruction, le flux et le reflux, l'aller et le retour, les frères Dardenne le maîtrisent avec habileté, gardent en permanence un œil sur l'ensemble de leur intrigue, pour que les fils se nouent et se dénouent en cohérence avec la réalité de leur cinéma exigeant. Cela ne sera pas un renversement de crêpe final sur cinq minutes. Mais une mutation progressive de la situation des liens entre les personnages, de leurs émotions qui se font plus vives au fur et à mesure que la machination originelle est contrariée. Les cinéastes s'aident avec habileté de la récurrence d'objets (une liasse de billets, un pantalon rouge) et de lieux (le taxi, l'hôpital) pour construire des lignes de force, qui dirigent l'évolution des personnages et assurent la continuité d'un récit implacablement filmé et mis en scène.

À la différence de leurs œuvres précédentes, et dans une volonté d'explorer de manière toujours plus profonde une situation sociale contemporaine sans épopée ni héroïsme, les Dardenne introduisent une dimension quasi mystique à la fin de leur film. Lorna, initialement mutique, s'approprie quelques-unes des souffrances de son mari, s'éloigne, parle seule et à sa potentielle descendance, veut se sauver de cet empêtrement, de ce monde de la manière la plus miraculeuse qu'il soit. Nous suivons sa brillante interprète, Arta Dobroshi, à la réussite prodigieuse, avec émotion et admiration.