Travailler
Par Fouxy Foux le samedi 20 septembre 2008, 23:31 - Politique - Lien permanent
« Si tu veux travailler, assieds-toi et attends que ça passe. » (proverbe corse)
J'ai pensé, pour mes — presque — six mois d'absence sur ce blog, parler de mon nouveau métier de conducteur de travaux, mais finalement un thème plus générique comme celui du travail me donnera davantage l'occasion de construire l'article « intellectuel » dont je rêve depuis longtemps. À ceux qui le liront jusqu'au bout, merci.
Petit, je me disais — déjà — que besogner toute une vie, ça n'était pas une vie et qu'il me faudrait bien trouver autre chose à faire que « ça » pour jouir totalement de mes quelques années sur terre. Ma professeur de latin de sixième abonda même dans mon sens, en me révélant la racine latine du mot travail, tripalium, un triple pieu de torture. Vous pourriez me rétorquer que de tripalium à travail il y a tout un monde et que comme souvent la racine semble bien profonde, vu les dissonnances entre les deux mots : vous auriez raison, il y a un monde entre la torture et le travail. Il n'en reste pas moins une notion de pénibilité, qui me fait me gausser lorsque l'on parle des potentialités de gains au loto. En effet, 90 % des gens que j'ai entendus répondre à la question « Que feriez-vous si vous gagniez un million ? » pensent continuer à travailler. Je n'aurais qu'un commentaire : mon œil.
Bien sûr que travailler est pénible, fatigant, frustrant sûrement et débile évidemment : le travail en lui-même ne sera jamais une finalité, et personnellement, je pourrais très bien m'en passer (surtout avec les horaires que je me tape en ce moment). Le problème, c'est qu'il faut bien travailler, pour gagner de l'argent bien sûr (un autre thème à évoquer sur ce blog fort éclectique) et le dépenser ensuite pour faire travailler d'autres personnes. C'est tellement fou que seuls des fous pourraient travailler en ne pensant qu'à ce que je viens d'écrire. Alors, pour ne pas devenir fou, il nous faut bien trouver des raisons à cette folie du travail : je ne peux me satisfaire d'une vie insensée, et surtout, inutile (la grande crainte...).
Reprenons donc : le travail est une torture, ou au moins une fatigue, et je pourrais m'en passer. Travailler pour gagner de l'argent, c'est obligé mais c'est très con, d'autant plus que plus on bosse, moins on a de temps pour dépenser son argent (travailler plus pour dépenser moins, voilà qui augmente indéniablement la sacro-sainte et horrible association des mots « pouvoir » et « achat », « pouvoir d'achat »). Il faut absolument que je trouve quelques raisons pour me faire me lever le matin, ça ne va pas du tout, là... Je veux bien tout faire si j'y crois, même des choses débiles, si elle me sont expliquées! Alors je me creuse un peu la tête et vous livre en exclusivité les raisons que j'ai trouvées pour être heureux, ou faire semblant de l'être, en arrivant au boulot.
Premièrement, nous passons (parlons peu, parlons cadres) (52 – 5) × 5 – 11 – (1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1) = 215 jours au travail par an (je vous laisse recalculer avec week-end, vacances, RTT et jours fériés déduits, je suis parti d'une « bonne » année, avec tous nos jours fériés qui tombent sur des jours ouvrés), ce qui fait tout de même, à raison de huit heures de travail par jour (soyons gentils, je ne compte pas les transports) et de sept heures de sommeil par nuit environ 28 % de notre temps libre à trimer. Donc, une grande partie de notre vie passe dans le turbin et je me dois de considérer cette activité comme une activité sociale, qui fait partie intégrante de ma vie, au même titre que les réunions de famille, les courses ou encore les soirées entre copains.
Deuxièmement, au bout de la chaîne du travail, il y a quasiment toujours un produit ou un service offert, ou mieux, vendu à quelqu'un. Ce quelqu'un en a besoin ou le veut (différencions les deux, s'il vous plaît) : mon travail satisfait ce quidam, et, en travaillant, je lui rends donc un service. Bien sûr, le service rendu n'est pas le même selon que l'on fabrique des flingues ou leurs corollaires, des cercueils, mais chacun peut dans son petit cube trouver la raison qui rendra son travail utile, au moins pour lui. Moi, j'aide à fabriquer des routes, des aménagements urbains, un tramway. J'en suis fort content.
Troisièmement, le travail permet à certains d'être sociabilisés. C'est peut-être une idée libérale, mais je l'assume et pense que le travail, par certains égards et pour certaines personnes, est facteur d'intégration et de développement. Encore une fois dans mon cas, les compagnons qui travaillent sur les chantiers n'ont pas toujours une vie très facile, et pour certains, le fait de venir au travail tous les jours, de partager le quotidien du chantier, de vivre la proximité avec des collègues de tous niveaux est, j'en suis certain, un pilier indispensable à l'équilibre de leur vie. À ce titre, et là aussi je vais peut-être choquer (mais je m'en fiche !), l'entreprise, de la même manière que toute association ou administration, fait œuvre sociale.
Quatrièmement, l'argent. Caramba, j'y ai cédé ! Depuis que je gagne ma vie, je connais mieux le prix de l'argent, et caramba bis, ça vaut cher les sous ! Gagner pitance demande sueur, et sauf marginalisation dans ce bas monde, tout se paie. Comme je ne suis pas extrémiste, j'avoue : j'aime bien l'argent, on peut faire des choses avec, c'est bien pratique, même quand on ne gagne pas des millions.
Je tiens pour conclure à ajouter que malgré tout ce que j'ai dit plus haut, je ne me lève pas pour le quatrième point, qui n'est finalement qu'une conséquence du travail, en ce que nous ne pensons pas toute la journée au salaire de la fin du mois, sauf trésorerie très tendue, obsession pécuniaire ou emmerdement maximum. Non, ce sont bien les trois premiers points qui sont les plus importants. Le travail, c'est un peu la vie, et la vie c'est un peu le travail, pas au sens « passons notre vie au taf », mais « nous ne pouvons pas séparer les deux ». Si ça n'est pas vrai, alors vous êtes millionnaires, décroisseurs, malades, handicapés lourds, trop jeunes pour ça, étudiants, femmes au foyer, fainéants (assistés) ou retraités. J'espère que je n'ai oublié personne... et que je ne vous ai pas trop ennuyés !
Commentaires
J'ajoute tout de suite un commentaire éclairant : mon dernier listing n'insinue bien sûr pas que toutes les personnes citées ne font rien de leur vie... J'ai fait un peu trop vite le raccourci travail = salaire, alors que, comme mère au foyer, on peut travailler bien plus qu'un cadre de chez Accenture.
Mea maxima culpa pour cette dernière phrase bien maladroite.
Je me sens attaqué par ce dernier commentaire, alors que je n'ai rien demandé ! C'est de l'ordre de l'injuste ! Je suis globalement d'accord avec ta position, surtout pour ses première et troisième définitions : le fait qu'on y passe fatalement beaucoup de temps lui donne nécessairement un rôle social, d'où, après celui de la famille, des amis, des connaissances, l'existence d'un autre cercle, celui des « collègues ». Ce n'est guère mieux ni moins bien de rencontrer des gens au travail qu'au lycée, à l'université, chez des amis ou dans un bar ! Reste à savoir si on donne une place à ces collègues, et si oui, où. Ma position n'a rien de figé à ce sujet.