À l'heure actuelle, on ne connaît pas le nom du prochain « premier secrétaire ». L'hypocrisie commence dès la soviétique dénomination du chef, qui, dans un parti qui aspire à la modernisation et au renouveau, devrait cesser de renvoyer à des combats quasi ancestraux. Mme Royal voulait que le patron s'appelât « président » et s'y verrait bien elle-même, pour être secondée par un « secrétaire général » s'occupant de la gestion des affaires courantes. Le problème, c'est que ce genre d'organigrammes ressemble à s'y méprendre à celui d'un parti de droite. Alors, elle compose avec le mélange de rigidité et d'avant-gardisme qui la caractérise : ce sera « premier secrétaire » et « premier secrétaire délégué » pour Vincent Peillon, qui, après avoir navigué dans les eaux de Benoît Hamon, Henri Emmanuelli et Arnaud Montebourg à la gauche du parti, se retrouve au premier rang des célébrations mystiques de Ségolène Royal, par exemple au Zénith.

« Ségo », c'est, qu'on le veuille ou non, une icône. À ce titre, les médias ne la lâchent pas d'un pouce. Elle tient des propos populistes (quel militant socialiste ne souhaiterait pas que le coût de l'adhésion diminue ?), comprend bien que le PS et le MoDem totalisent plus de voix que l'UMP au deuxième tour d'une présidentielle, renoue avec la gauche du Parti socialiste, lorsqu'elle enrobe son discours de diatribes presque altermondialistes, et conserve son corset de femme conservatrice, qui n'hésite pas à chasser sur le terrain d'en face le gibier de la sécurité et de l'ordre. Dans la démarche électorale, en fait, elle a raison. D'ailleurs, Nicolas Sarkozy, en utilisant des armes analogues, mais avec un degré d'habileté très supérieur, a réussi à non seulement être élu à la responsabilité qu'elle briguait, mais, après une disgrâce aussi illégitime que la grâce qui avait suivi son élection, a réussi à remonter la pente de l'approbation des Français de son action.

Mais plutôt que d'affirmer sa position politique originale avec clarté et humilité, et d'essayer d'en convaincre des militants qui n'ont jamais baigné dans son milieu social aisé, Mme Royal préfère jouer au tribun, à l'oratrice illuminée et promouvoir sa personne, ainsi que sa future candidature à la prochaine élection présidentielle, qui est la seule à laquelle les Français accordent massivement de l'intérêt. Si, lors de cette seule élection majeure, il s'agissait d'élire un parti, elle prendrait place dans son bataillon. Mais comme il n'y a qu'une seule personne à évoluer au milieu des dorures de l'Élysée, elle se dit que celle-ci ne peut être qu'elle. Les faits lui donnent évidemment raison.

De leur côté, les autres ne se posent pas la question de cette manière, c'est d'ailleurs ce qui rend Ségolène Royal aussi unique au Parti socialiste. Pour eux, c'est la ligne politique, le collectif qui comptent. Rien de neuf sous le soleil. Alors que le PS n'a pas remporté la moindre élection nationale depuis plus de dix ans, Martine Aubry (ainsi que feu Bertrand Delanoë) cuisine dans sa marmite la soupe traditionnelle du parti. Dans son discours de clôture de congrès, elle revendique l'héritage de Jaurès — les morts connaissent toujours la gloire dans ce type d'événements —, souhaite que le PS prenne sa place lors des combats sociaux aux côtés des syndicats et tient au positionnement à gauche. Benoît Hamon dit, avec l'élégance de sa personne, qui cache bien sa radicalité, la même chose en plaçant son curseur un petit peu plus loin.

Tout cela m'évoque la controverse du positionnement socialiste sur la récente élection américaine. Le Parti socialiste, se revendiquant comme un « grand parti », ne pouvait soutenir qu'un « grand candidat » (Nader, le petit écolo-gauchiste, n'a jamais provoqué d'écho qu'auprès des plus idéalistes). Quoi de mieux qu'un candidat noir, ayant fait son apparition sur la scène politique il y a moins de dix ans et qui soit étiqueté démocrate, ce qui, aux yeux d'un socialiste français (aveugle), signifie que l'Américain a les mêmes idées que lui ? M. Hamon l'a cité plus qu'à son tour, pour l'exemple de renouveau. Pourtant, si Barack Obama est fréquemment qualifié de liberal aux États-Unis, c'est à la fois pour souligner certes son « gauchisme » (relatif à ce que cela peut revêtir comme réalité aux États-Unis), mais aussi son libéralisme politique et économique des plus convaincus. Le fer de lance de son programme économique étant de baisser les impôts de 95 % de ses compatriotes pour augmenter ceux des 5 % restants. Le Robin des Bois de la redistribution, vertu cardinale des socialistes français, est pour le coup assez prudent.

La différence de fond entre Ségolène Royal et Barack Obama, au-delà de contextes qui ne sont infiniment pas comparables, c'est le « surmoi marxiste », la revendication de l'héritage propre au contexte national. Notre madone veut reconstituer un « Front populaire », M. Obama veut incarner l'avenir des Américains. Le PS enrobe son discours d'un positionnement, le Parti démocrate mise sur le symbole d'une personne (à tel point que le gros des troupes de l'UMP s'y reconnaît !).

Si, en ces lignes, je fais de la présidente de la région Poitou-Charentes l'émanation du PS, c'est parce que je considère que, malgré des défauts immenses, c'est la seule capable de faire se réveiller un parti moribond. Non pas que le Parti socialiste n'ait pas de ligne politique, mais ses seuls écueils (qui ne sont pas minces) sont à la fois de ne pas avoir une once de volonté d'organisation pour aboutir à un programme constructif et, surtout, de posséder un courage politique proche du néant, par crainte de perdre le peu dont il dispose.

Comme l'indiquait un article du Monde, les intellectuels de gauche ne travaillent plus pour lui. Les quelques figures de proue du socialisme du coin ne pensent qu'à leur réélection et à placer les leurs sur des fauteuils de gestionnaires de collectivités locales. Michel Rocard, dans le même quotidien, ne disait pas autre chose : « Qui sont-ils, les socialistes français ? Pour un tiers des conseillers municipaux, pour un autre tiers des gens qui veulent devenir conseillers municipaux et pour un troisième tiers des curieux de passage qui s'en vont vite parce qu'ils s'ennuient ferme aux réunions de section. » À l'échelle nationale, censée mettre en avant les plus ambitieux de ses membres, s'il avait été aux responsabilités, le PS aurait pu proposer la loi sur le Grenelle de l'environnement, la réforme de la Constitution ou bien le plan d'action pour sauver les banques. Au lieu de faire montre de leur intelligence ou d'une prise de position, ils ont la plupart du temps préféré s'abstenir (sauf pour le Saint-Grenelle).

J'espérais il y a quelques mois que le PS réalisât une scission. Entre les plus rouges et les plus au centre-gauche, ce qui correspond au clivage entrevu en 2005 lors du référendum pour le traité de Constitution européenne. Un dans chaque coin. Jean-Luc Mélenchon, qui a claqué la porte (en ayant pris soin qu'on le regarde la claquer), croit à cela. Ce n'est plus mon cas. La politique moderne est, à mon grand désarroi, une opposition bipartisane. Il est évident que le PS ne pourra jamais s'affaiblir en nombre et faire le sacrifice d'une partie de la force de frappe que constituent ses anonymes et besogneux élus pour nettoyer son corpus idéologique. Autant dire que Nicolas Sarkozy peut continuer à décorer l'Élysée comme il l'entend, il risque d'y rester encore un moment.