Two Lovers est définitivement un film classique, avant, je l'espère, de devenir un classique lui-même. Il s'inscrit dans la filmographie de Gray après le succès de La Nuit nous appartient, qui est son complément à plus d'un titre. On y retrouve des thèmes chers au cinéaste, le rôle du fils, la transmission, l'honneur, la célébration familiale, la fête. Et l'amour, aussi. S'il s'exprimait de manière secondaire dans le précédent, sous l'angle de la passion volcanique éclipsée par un contexte oppressant, James Gray choisit ici de centrer son Joaquin Phoenix, qui s'appelle cette fois Leonard, sur ses sentiments.

Ce Leonard Kraditor, vivant à New York chez ses parents de tradition juive, a voulu arrêter sa vie le jour où sa promise est partie. L'ouverture chez Gray donne toujours le la : cette fois, c'est une noyade avortée, joliment filmée sous l'eau puis à une dizaine de mètres pendant le sobre générique, qui illustrera les maux de son personnage. Sa chambre, à l'image de son existence, semble être restée dans le même état depuis des années : portrait jauni dans un cadre de son ex, tapisseries sévèrement démodées, bordel même pas organisé. Il s'habille comme un Canadien revenant de son gros œuvre quotidien, il fait de la photo avec un vieux Nikon sans revendiquer une quelconque esthétique et travaille péniblement pour son père, qui ne rêve que de céder dignement son commerce à sa digne descendance et, avant cela, de faire une joint venture du pressing local, avec son ami et confrère Michael Cohen. Qui a une fille célibataire, Sandra, dont il prétend que tant d'hommes courent après.

Sauf que Gwyneth Paltrow, alias Michelle Rausch, personnifie le gravillon de l'histoire, la voisine avenante, blonde, diserte, sexy. Gray organise son récit à trois, malgré un titre parlant de deux amoureux(ses ?). Les deux femmes n'auront pas une scène commune. Tout au plus l'existence de la brune sera, une fois, un alibi pour Leonard lui permettant de conserver la force de ne pas être celui qui l'attend en silence. Il ne confond jamais les deux mondes que ces femmes représentent, car il les sait incompatibles. Michelle représente la flamme, l'évasion, la romance ; Sandra, l'amour rationnel, l'avenir, la réalité. L'une est perturbée — « You're totally fucked up ! » (« Tu es complètement barge ! »), ne cessent de s'échanger Leonard et Michelle en guise d'amabilités —, tantôt infiniment séduisante, tantôt affaiblie par l'addiction ; l'autre est égale en toutes circonstances, pudique, incarne une beauté sincère, sans fard, sans excès, bienveillante. L'une est une « assistante à vie » dans un cabinet d'avocats réputé ; l'autre est l'héritière d'une petite entreprise prospère qui cherche à s'agrandir. L'une est seule dans son petit appartement ; l'autre est entourée d'un clan familial, auquel elle rêve d'incorporer Leonard. L'une est la maîtresse d'un homme mariée ; l'autre est une célibataire qui attend sagement son heure.

Le dilemme est tranché assez vite par Leonard, l'ordre de priorités est relativement net. Le magnétisme de la passion, qui a réveillé son existence endormie (et du même coup sa garde-robe), est une arme surpuissante face à la seule perspective d'un avenir assuré. Sandra n'est jamais qu'une roue de secours dont il prend grand soin. Il rêve de tout plaquer, de mener une vie de bohème, mais préfère assurer ses arrières, au cas où le château de cartes s'écroulerait.

Two Lovers - Shaw Two Lovers - Paltrow

Au cœur de cette dichotomie, Gray fait de Leonard son personnage, l'homme reste au centre du film. Toujours accroché à New York pour le moment, Gray reste dans son cadre, ses thèmes, conserve son univers masculin. Mais il évolue petit à petit : les deux premiers films mettaient en scène deux frères ou deux cousins ; le troisième, deux frères avec, au milieu, la plastique d'Eva Mendes, allégorie de la passion amoureuse, jusqu'alors jamais trop entrevue ; ici, les femmes prennent en nombre le pouvoir, l'intrigue se concentre sur trois sentimentaux, les revolvers sont remisés au coffre, bien que la noirceur n'ait pas disparu.

Two Lovers est un mélodrame très sombre. Élégant dans le fond comme dans la forme, comme James Gray aime à bâtir ses films. Pas d'effets ou de trucages inutiles, mais pas de tourbillon d'une caméra à l'épaule non plus. Il reste dans le sillon qu'il a tracé dès Little Odessa, l'hémoglobine en moins. Dans l'esthétique et la mise en scène, le réalisateur de films à suspense ne perd pas ses réflexes et sa mélodie a de forts accents tragiques. Sur la thématique et l'aspect dramatique, je ferais volontiers un parallèle avec Match Point, le récit policier et l'amoralité en moins, la profondeur et la gravité en plus.

Les scènes préférées de James Gray se répondent de film en film. La fête à la maison entamant The Yards conclut ici magnifiquement le récit. La discothèque de Bobby Green dans La nuit nous appartient qui était lieu de trafic et de débauche est, dans Two Lovers, l'endroit de la démonstration de danse et du rapprochement corporel. Comme dans ses autres films, la célébration collective et familiale est définitivement une manière de lier les destins des individus, et la bar mitzvah de Two Lovers permet de sceller publiquement l'alliance des Cohen et des Kraditor.

Le film possède aussi de multiples références à d'autres cinéastes (des photographes un peu ratés, Hitchcock en a mis en scène plusieurs, dont l'un, James Stewart, regardait aussi dans la chambre du bâtiment d'en face), mais se suffit à lui-même. Gray rend le sentiment amoureux dévastateur, autant que lorsque les balles perçaient les corps dans ses précédents opus. Il fait de la rationalité et de la passion de l'amour deux aspects d'un même sentiment, gardant l'ambivalence jusqu'au bout, tout en augmentant la pression dramatique. Le dénouement du film montre que le fil casse. En douceur. Sobrement. Sans cynisme, mais avec une pointe d'amertume.