La décroissance a un but écologique et un but humain. Pour moi, elle n'est pas morale, elle est éthique. Je cite ici Majid Rahnema (que je ne connais que par ce qui suit) dans la revue Alliance pour une Europe des consciences n° 20 :

La morale consiste à dire “je sais ce qui est bien, et je vais vous l'apprendre”. L'éthique, au contraire, est plutôt de l'ordre du partage et du travail en commun, sans imposition.

Et donc sans prosélytisme, ce qui suppose que chacun de nous veut la liberté, la sienne et celle de l'autre. Aussi, sans se cacher, vouloir réfléchir à sa consommation, ce n'est pas critiquer ceux qui consomment directement, mais avant tout vivre cette réflexion, la partager et combattre non les victimes mais plutôt les coupables, qui créent la consommation. C'est sans doute ce qui pousse les casseurs de pub à taguer les murs de nos chères stations de métro. Consomm'acter, c'est pour le bien de la nature et pour son propre bien, c'est quelque part être convaincu que le bien de l'homme et son environnement sont liés et que loin de le développer, la consommation passive avilit l'homme et l'éloigne des principes qui le rendrait heureux : la connaissance, le partage, les relations, le bien-être moral et physique. Croître indéfiniment tuera la terre et tuera ce qui fait que nous sommes hommes, si nous n'y prenons pas assez garde.

Nous allons tous les jours travailler, est-ce vraiment seulement pour gagner de quoi vivre ? Quelle perte de temps et d'énergie, chacun n'aimerait-il pas croire que son travail améliore le bien-être de l'humanité ? N'est-ce pas l'envie folle de tous ces gens qui rêvent d'humanitaire expatrié ? La prospérité ne peut-elle pas s'exprimer autrement que dans des chiffres ?

Mes réflexions du quotidien sur ces chiffres :

Tout d'abord, la croissance passant avant tout par la consommation, chaque sortie de carte bleue, chaque euro payé, chaque dépense et enrichissement d'autrui doit être l'occasion d'une rapide réflexion. Cette réflexion est celle du « consom'acteur » qui donne un sens à ses achats. Bien sûr, nous ne sommes que des gouttes d'eau, mais j'enfonce une porte ouverte : les petites rivières font les grands fleuves. J'essaie d'être un petit ruisseau, cela a au moins le mérite du commencement d'un autre comportement et d'une expérimentation qui peut en entraîner d'autres !

Ainsi, pour l'alimentaire, j'essaie de privilégier les produits non emballés (origine potentiellement moins industrielle), locaux (moins de transport, plus d'artisanat), bio (pas de pesticide, moins de mécanisation, meilleurs en goût), les marchés (moins d'intermédiaires donc moins de flux d'argent), les variations d'alimentation proposées par les saisons (moins de transport). Si on fait rapidement un tour du rayon primeur au supermarché, on réalise à quel point il peut être difficile de respecter strictement tous ces critères : plus d'oranges, plus d'aubergines dodus et calibrées, plus de courgettes en décembre et plus de litchis pour Noël... Les étalages terreux des marchés sont déjà l'occasion d'être moins tentés, et si l'on tâche de transformer les contraintes en opportunités, on peut essayer de varier les menus selon les saisons au lieu de faire des ratatouilles à Noël et des pot-au-feu en Juillet. Et puis, les tomates de supermarché ne récoltent-elles pas le grand prix de l'insipidité ?

J'ai découvert récemment le concept de l'AMAP, Association pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne : c'est le principe d'une association réunie autour d'une sorte de « fermier de famille », qui produit des produits de qualité, locaux et variés pour ses adhérents, en échange d'un paiement anticipé de ces produits, ce qui lui permet de voir venir et surtout de créer une sorte de communauté du goût. Cela entraîne une certaine réappropriation de son alimentation, au lieu d'un enrichissement bête et vénal de M. Leclerc. Si aucune AMAP n'existe près de là où j'habite, j'espère avoir l'occasion d'en devenir adhérent un jour : depuis 2005, le nombre d'AMAP en France est passée de une en 2001 (naissance dans le Var) à au moins 700 aujourd'hui.

Pour les biens d'équipement, symboles de la consommation, ne pas céder à tout prix aux sirènes de la nouveauté (télé écran plat, mode vestimentaire, nouvelle cuisine, nouveaux aménagements, gadgets technologiques...). Il faut bien séparer l'utile et le superflu, même si je reste conscient de la difficulté à définir ces notions. Qu'y a-t-il derrière ces objets ? L'envie du beau ? Ce beau est-il défini uniquement par rapport aux autres ? M'apportent-ils quelque chose de plus qu'une fierté ? Me font-ils grandir ?

Pour la construction de la maison, spontanément, je dirais : ne pas faire construire, acheter quitte à rénover (sans doute moins d'embêtements pour autant de personnalisation, à l'intérieur). La construction est un des piliers ou au moins un des thermomètres de la croissance, mais quand on entend les besoins en logement en France, je me demande si la France a vraiment besoin d'autant de lotissements moches et sans âmes en périphérie des villes ou pire, en doublure de village. Mais peut-être qu'en voyant à plus long terme, en étudiant la chose du point de vue de la consommation d'énergie, qui, comme son nom l'indique, est aussi une consommation, sans doute est-il plus valable de construire sainement d'emblée, car une ancienne habitation est structurellement plus difficile à isoler ? Joker.

En tous les cas, en cas de rénovation, garder à l'esprit les déchets générés et l'utilité de la rénovation. Obsolescence ou ringarditude ? Insalubrité ou envie de garder une cuisine in pour les invités ? La question est d'autant plus facile à poser pour moi qui ne suis que locataire.

Pour l'énergie, favoriser l'auto-production renouvelable — panneaux solaires (écologiquement difficiles à produire), géothermie, puits canadien, éolien, chaudière ou chauffage au bois... — et la réduction de consommation. Isolation, certes, mais aussi chauffage raisonnée, eau chaude à bon escient... Il existe ce qu'on appelle l'effet rebond, qui veut que les économies d'énergie promises par certains procédés ne sont pas aussi bonnes que prévues, et cela par le simple fait que l'économie faite donne un certain droit à consommer davantage (d'énergie, en l'occurrence), et ce droit tue dans l'œuf l'économie promise. La meilleure énergie renouvelable, c'est celle qu'on ne consomme pas. À cet égard, les technologies d'avenir qui promettent de l'énergie sans fin (pile à hydrogène, moteur à eau, ITER...) ne vont-elles pas inciter à davantage de gaspillage ?

Pour les transports, pour être un objecteur de croissance, il semble falloir abhorrer l'automobile. Consommatrice de grosses infrastructures, polluante, chère, source d'une multitude de consommables (essence, pneu, entretien général, pièces détachées...), la voiture semble constituer l'un des pires fléaux de l'humanité. Mais je vous avoue être devant un dilemme face à cet objet du quotidien, car il relie tous de même les hommes entre eux mieux que la carriole, ce qui va dans le sens de la communication humaine prônée par les objecteurs de croissance. Et je n'ai encore pas bien saisi l'importance de la pollution dans le rejet de la voiture, car, si dans 20 ans la voiture était 100 % propre, du moins en émission de gaz à effet de serre, serait-elle moins satanique pour autant ?

Dans tous les cas, pour les déplacements locaux, voire plus, privilégiez sans cesse le vélo, mens sana in corpore sano, vous ferez d'une pierre deux coups pour votre santé et celle des autres. L'effort n'est pas toujours si évident, en hiver l'obscurité et le froid sont durs à affronter, mais cela ne vous coûtera rien d'autre qu'un peu de sueur. Cela fait sans doute partie des moins-values de la décroissance (ou, moins extrémiste, du développement durable) en terme de confort, mais cela permet au moins de mettre le doigt sur la conscientisation nécessaire à la décroissance : prendre son vélo, c'est prendre conscience que la voiture n'est pas bonne pour certaines choses.

Le train est aussi l'ami du décroisseur, qui est peut-être riche, ou cheminot. Les transports en commun servent aussi son idéal, et je cite en exemple la ville d'Aubagne qui devrait offrir dès mai 2009 la gratuité totale sur son réseau de transport public : ça, c'est du service public.

Pour ses loisirs, le décroisseur privilégie le local et évite de partir à Saint-Domingue ou San Francisco pour Noël. Il aime son terroir et ses habitants, il pense que le bonheur est dans le pré à côté de chez lui. Pas la peine d'aller chercher le Midi à quatorze heure ou n'importe où : le tourisme est trop souvent délétère pour les populations locales, et il induit encore trop de croissance pour n'être point suspect.

Vous l'aurez constaté, décroissance rime un peu avec révolution. Et, à me relire, il me semble que pour un homme « moderne », au sens où on l'entend couramment, ne peut pas être un objecteur de croissance. Et il me semble aussi que la décroissance entraîne aussi moins d'argent, moins de dépenses... et que finalement, peut-être un décroisseur peut-il s'en sortir en dépensant moins pour gagner autant ? Et peut-être que mon bonheur ne dépend pas de ce que j'ai, mais de ce que j'apprends et de ce que je partage : livres, discussions, découvertes, famille, amis...

Ce que j'ai écrit n'est-il pas moraliste, au risque de contredire ce que j'ai écrit plus haut ? Je l'écris pour moi, et non pour vous convaincre. Je vais tâcher de m'astreindre à ce beau programme. Mais si j'en suis convaincu, est-ce vraiment une astreinte ?