Les Inglorious Basterds du cinéaste du Tennessee, comme son personnage principal américain, ne sont pas immédiatement présentés à l'écran lors de ce récit chapitré — c'est à présent systématique chez Tarantino — de deux heures et demie. C'est chez monsieur Lapadite, sous un coucher de soleil remarquablement mis en images, que le récit commence par lentement s'animer. La vedette du film, le colonel Hans Landa, fait dès la troisième minute son apparition, aussi doucereux dans le verbe que violent dans ses méthodes. Il insiste avec volupté sur ce patronyme aux sonorités françaises, mais tellement délicieux à prononcer pour un Allemand aux talents linguistiques aussi importants que ceux du personnage de l'éclatant Christoph Waltz. S'ensuit des dialogues « tarantinesques », de longues tirades sur le sens de la vie, agrémentées de comparaisons tordues, qu'on retrouve aussi dans Jackie Brown, Pulp Fiction ou Kill Bill, dans une alternance habile de français et d'anglais. Il plante ainsi le décor : Inglorious Basterds sera un film violent, où les langues constitueront, par touches, un ressort comique et dramatique absolument indispensable, ce qui n'est pas si fréquent.

On découvre ensuite l'escadron de pieds nickelés, conduits par le rustre et sûr de lui Aldo Raine (Brad Pitt, qui rappelle qu'il sait jouer avec brio et constance deux fois le même rôle, après le malotru de Snatch), qui martyrise des nazis comme Astérix et Obélix mettent la pâtée aux Romains. Et, de son côté, la revancharde Shoshanna Dreyfus — Mélanie Laurent, toujours aussi transparente —, résurgence de la Mariée de Kill Bill, qui a récupéré, on ne sait trop comment, l'exploitation d'un cinéma dans la capitale occupée. La présentation est appuyée, exagérée, caricaturée, mais les personnages s'inscrivent de manière finalement assez logique dans le récit, en accueillant, à mesure que le film avance, d'autres compagnons de route, cocasses ou sérieux, allemands ou américains, tout aussi nécessaires à l'intrigue, le tout dans un magma toujours instable, entre burlesque et machiavélique.

La souplesse de Tarantino lui permet toujours de faire le grand écart entre ses paradoxes ; c'est sans doute là tout le sel de son cinéma. Vulgarité et subtilité. Agilité et cérébralité. Sobriété et solennité. Chacun de ses scénarios sont écrits précisément, mais tournés dans une improvisation maîtrisée. On peut comprendre que le succès ne l'engage pas à se dédire, lui qui parvient comme personne à rassembler amateurs de films d'action et de « grand cinéma ». D'aucuns considéreront ainsi le double Kill Bill comme une pièce majeure du cinéma américain de la première décennie du XXIe siècle ; pourtant, on peine déjà à se souvenir de beaucoup d'autres détails que la tenue jaune d'Uma Thurman, son sabre légendaire, la cohorte de combattants qu'elle transperce, sa liste de gens à exécuter, le duel final avec Bill. Surcoté ou diaboliquement au diapason de nos capacités, ce Tarantino ?

Christoph WaltzCette fois, Inglorious Basterds est un film très construit. Il n'a rien de la mécanique qui tourne dans le vide de Kill Bill ou de Boulevard de la mort, mais rappelle plutôt ses trois premiers opus sanglants et parfois alambiqués. Il semble avoir ici trouvé un juste équilibre entre la complication de l'intrigue et sa compréhension par le spectateur, à qui il laisse une longueur d'avance sur les personnages. Car cette fois, la Vengeance, son thème suprême, est dégusté en deux morceaux indépendants. La chandelle est brûlée par les deux bouts. Pas deux fois plus vite pour autant, toute la délectation étant justement de faire se rejoindre lentement les extrémités enflammées.

On ressent là tout l'aboutissement de son œuvre, qu'il jouit à mettre lui-même en exergue par des clins d'œil appuyés et complaisants. Générique de début aux graphies alternées pastichant les classiques des années 70, comme il l'a déjà fait dans ses trois derniers films ; obsession des pieds, comme dans Jackie Brown ou Kill Bill ; cérémoniaux morbides (ici, le scalp) ; passion pour l'arme blanche bien aiguisée ; rencontres agitées de personnages décérébrés et supérieurement intelligents ; toutes ces pièces sont autant d'éléments ornementaux du cinéma de Tarantino, qu'il dissémine tout au cours de son film. Jusqu'à la meilleure scène de Inglorious Basterds, un hommage à lui-même, la tuerie générale dans une taverne exiguë, précédée de dialogues précis et jubilatoires, dont il dit lui-même qu'il s'agit d'un « Reservoir Dogs miniature réduit à une demi-heure et tourné en allemand ». Avec la même verve, la même malice, la même fluidité.

Malgré son apparente longueur, le film n'épuise en rien son spectateur, qui revisite l'Histoire à travers l'histoire de Tarantino. La moustache et la tenue du Führer sont identiques à l'original ; Goebbels tient son rôle de Ministre de la Propagande, s'affichant comme producteur de cinéma maniéré dans les salons ; Goering et Bormann font partie de l'assistance lors de la fameuse séance de cinéma parisienne, où les ennemis du Reich doivent chacun tenir leur revanche. Le jeu avec ces personnages historiques constitue vraiment la limite du blasphème qu'est Inglorious Basterds pour tous ceux qui peuvent considérer la farce comme légèrement pourrie. On peine par ailleurs à se souvenir de films américains, mettant en scène la face douloureuse de leur propre Histoire, si ce n'est avec violons ou drapeaux triomphants. La gaudriole finale serait-elle passée inaperçue chez nos amis américains si elle avait concerné leur propre peuple ? Par ailleurs, que penser de l'éducation des foules adolescentes du monde entier, pas passionnées par l'apprentissage académique, mais qui se diront, grâce aux lubies de Tarantino, que Hitler, un type bête et colérique, et ses potes, ont crâmé dans un cinéma parisien ? Libre à chacun d'être intelligent.