Que Nicolas Sarkozy aille faire un tour au Salon de l'agriculture 2008 et réponde de manière impolie et indigne de sa fonction à un gougnafier éructant : « Touche-moi pas, tu me salis ! », et c'est une semaine de reportages aussi passionnants les uns que les autres, où les auto-proclamés « journalistes » sont capables de déployer toute leur énergie pour retrouver tout badaud qui disposait d'un téléphone permettant d'enregistrer la scène et ainsi briguer le scoop d'un angle inédit. Pour une fois, bien qu'il soit une cible privilégiée, notre président ne pourra même pas se poser en victime : tout responsable politique, ou plus généralement tout personnage public « sérieux » sera marqué à la culotte par une nouvelle espèce d'animateur de la vie publique : le fouilleur de caniveau. L'intérêt de ce dernier n'est pas dans le débat de fond, l'argumentation profonde, il est dans la petite phrase sortie de son contexte, dans l'exploitation humoristique d'une erreur, d'une faute de forme (plus ou moins révélatrice du fond...), au sujet de laquelle chaque victime de ces paparazzi d'un nouveau genre devrait se repentir et se dire, enfin, qu'on ne l'y reprendra plus.

Cependant, lorsque le coup est parti, il est trop tard. Les hyènes qui rôdaient repartent avec le bout de viande. Dans cette catégorie, le « Grand Journal » de Canal+, avec sa double-lame, décroche le titre de champion du scalp. Premier étage de la fusée, un amuseur professionnel et souriant en cravate noire, Yann Barthès, pour qui toute boulette est exploitable, se charge de dépêcher micros et caméras aux endroits où il risque d'y avoir du grabuge, ou bien de récupérer sur internet faits et gestes d'actualité qu'il sera possible de tourner en dérision. Au deuxième niveau de l'édifice, Jean-Michel Aphatie, le roi des procureurs politiques, intervieweur pugnace et retors, vitupère avec le sourire et donne gratuitement des cours de probité dans une grand-messe quotidienne de pensée droite et bien formulée. Au milieu de la gaudriole, le Basque sourit et se plaît à passer pour un habile décrypteur des débats du moment. Sans contradicteur, si possible. Comme la plupart des téléspectateurs sans doute, je perçois certes l'esbroufe, mais je fais partie de la cible et prends plaisir à regarder le « Grand Journal », le plus souvent possible.

Avant lui, depuis des années, qu'on ne compte plus à l'unité mais à la dizaine, le journal de treize heures de Jean-Pierre Pernaut avait déjà attiré à lui — et continue à le faire — des millions de téléspectateurs libres en milieu de journée, pour leur rendez-vous quotidien. Force est de constater qu'il n'est pas tout à fait de ma génération de manifester de l'intérêt pour les combats désespérés de JPP, porté à la fois sur les illustrations ostensibles du gaspillage d'argent public et sur le devenir du savetier d'un village de la splendide vallée de la Maurienne. Le tout sert sans doute de point de fixation télévisuelle à l'arrivée des « Feux de l'Amour », cette romance où toutes les combinaisons de couples ont été essayées pour faire traîner un feuilleton sur plus de trente-cinq ans. Nos aînés qui s'agacent de nous voir suivre pléthore de séries américaines feraient mieux de décrocher de la leur !

En parlant d'elles, en cinq ou dix ans, combien de séries différentes ont été diffusées par les chaînes de télévision, qu'elles soient de grande écoute ou spécialisées ? Pourquoi ces représentations multiples des valeurs et du modèle américains, si souvent réprouvés par l'orgueilleux Français et pourtant exhibés à outrance dans ces fictions, connaissent-elles un succès qui ne cesse de s'amplifier ? À vrai dire, malgré ma grande prétention, je n'ai aucune réponse à apporter à ces questions. Le docteur House est le médecin de toutes les familles de France, et ça ne me dérange pas du tout. Malgré la concurrence, mon écran favori, le plus grand, celui de cinéma, est toujours autant plébiscité. Sauf dans les contrées rurales, il est même de plus en plus difficile de s'accorder une séance dominicale sans se retrouver au milieu de dizaines d'autres personnes qui ont eu la même idée lumineuse que soi, au même moment.

J'aurais envie de continuer à égrener tout ce qui nous rapproche des écrans, de quelque nature qu'ils soient. Il n'empêche que, à être chacun derrière son écran, à trouver son bonheur individuel dans la profusion de l'offre, on finit par se sentir seul. On refuse de se l'avouer, mais on a peine à le masquer. Chacun de son côté, on veut affirmer qu'on existe. Sur son Facebook, Twitter, Messenger, MySpace et autre Google Buzz, on annonce qu'on est parti à la plage, faire pipi, qu'on n'a pas le moral, qu'on s'est marié, qu'on s'est acheté une armoire ou qu'on est fan de Fabien Barthez (ou de Yann Barthès !). Tout en croyant que les « amis » de son « réseau social » seront heureux de l'apprendre. Là où le miracle a lieu, c'est que oui. Tout membre d'une de ces communautés ressent une dépendance vis-à-vis de l'outil, qui fournit du grain à moudre à sa petite curiosité, quelques nouvelles d'un tel ou d'une telle, certes parcellaires et subjectives, mais qu'il n'a même pas besoin de demander. L'exhibitionniste est observé par le voyeur, le réseau étant pour le premier un porte-voix à destinataires multiples lui évitant de se disperser en de redondants récits, et pour le second une sorte d'entonnoir permettant de réunir en un même endroit les destinées de toutes ses connaissances. C'est la victoire de l'économie d'efforts, pour l'émetteur et le destinataire. Appeler ou voir un ami pour prendre de ses nouvelles devient un besoin moins pressant dès lors que celui-ci indique sur Facebook ce qu'il est en train de faire ou quel tracas il surmonte.

iPhone Le besoin de rester dans son coin à faire ce qu'on veut et la nécessité de connexions multiples avec le plus grand nombre trouvent une convergence avec le phénomène technologique majeur de ces deux dernières années : l'iPhone. Il est déjà tellement surprenant de constater avec quelle ampleur l'objet s'est installé dans les foyers de toutes les régions (bien que les zones urbaines en soient plus friandes) et de toutes les couches sociales que s'interroger sur cet engouement doit bien revêtir un intérêt. Le succès de cet énième écran ne peut pas être innocent. Les fanatiques d'Apple de la première heure diront que l'objet est une réussite majeure, à la fois un téléphone, un ordinateur de poche et une petite console de jeux. Ceux-là ont convaincu les plus curieux de s'en servir, le rouleau compresseur de la mode et du mimétisme inconscient faisant le reste : si tu n'as pas ton iPhone, tu es vraiment le dernier des arriérés (alors que, justement...). Par ses possibilités multiples, l'iPhone symbolise l'époque : il permet tantôt de jouer, d'écouter un podcast, de regarder une vidéo dans son coin avec ses écouteurs dans le métro (notre visage porte alors lui-même le statut : « M'emmerde pas, je suis occupé, là. »), tantôt d'entretenir son réseau en direct en tout lieu (« XXX est en train de s'éclater avec ses potes au Pacific Club. Trop de la bombe ! »). Tantôt même de parler à ses amis, au téléphone. Les vrais, les dix sur 498 avec qui on se confie, on rigole, on débat de temps en temps.

En quoi tout cela est-il un problème ? Faut-il faire son rétrograde et considérer qu'avoir le nez sur un écran est une perte de temps, alors qu'on pourrait lire un bouquin ? J'en sais rien, moi ! Et puis, bon, pas trop le temps d'y réfléchir, là, j'ai le « Grand Journal » qui m'attend.