Pour ce que j'en connais, l'ensemble de l'œuvre de ce cher Beigbeder gravite autour de son propre parcours, dont les fondations s'établissent sur une enfance passée dans les (très) beaux quartiers parisiens et dans les rouleaux de la plage de Guéthary sur la côte basque, l'été, où, bourré des complexes de son âge, il n'était pas le fils préféré et où la cuillère d'argent avec laquelle il dégustait sa sousoupe lui collait de douloureux aphtes. L'affabilité apparente de son caractère a donc par la suite bien souvent (assez mal) dissimulé des délires de noctambule câliné par la vie, mais qui ne sait pas quoi faire de cette existence — faisons-en donc n'importe quoi — : soirées arrosées et cocaïnées, carrière de séducteur dandy en dents de scie, boulot de névrosé profond (publicitaire hystérique), reconversion dans une carrière littéraire nonchalante, responsabilité paternelle appréhendée sur le tard. Tout cela, tel un Nicolas Rey plus médiatique (qui fait naturellement sa petite apparition dans le film), il se complaît à le raconter dans des livres parfois réussis (Un Roman français), parfois épuisants, justement comme L'Amour dure trois ans, qu'un humanoïde normalement constitué oublie une heure après l'avoir refermé (si déjà il l'a terminé, ce qui n'était pas mon cas, je le confesse), puisque ces récits n'intéressent que lui. Si encore ils possédaient une portée universelle (comme le laisserait presque penser ce titre « Un Roman français »), passe encore ; convenons toutefois qu'il n'est pas du lot du tout-venant de se faire arrêter par la maréchaussée du 8e arrondissement parisien, pris en flagrant délit d'inhalation de cocaïne sur le capot de sa voiture de luxe.

Photo L'Amour dure trois ans

L'intrigue de L'Amour dure trois ans se résume en quelques mots : l'avatar de Beigbeder, Marc Marronnier (dont même l'état-civil suggère cette fausse banalité qu'il brigue, alors justement qu'il s'agit d'un personnage en lévitation au-dessus ou à côté de la société), connaît les joies du mariage, puis celles du divorce, et remet cerveau, nez, clavier d'ordinateur, yeux, oreilles en route (voire le reste) dès lors qu'il se lance, sous pseudonyme, dans la rédaction d'un essai sur l'amour (qui dure trois ans, donc) et surtout qu'il rencontre la grâce incarnée, le charme invoqué par d'injustes dieux qui ont tout donné à un être pour ne laisser que des miettes à d'autres : Alice, femme de son propre cousin, que, naturellement, il déteste. Bien sûr que, dans la mythologie de Beigbeder, celle où tout se vaut, celle où le tragique dispute toujours grotesquement au comique dans un même élan, celle où on ne veut pas distinguer la caricature de la finesse, celle où la médiocrité du riche n'a d'égal que le cynisme du riche, Alice est mariée à un type joué par Nicolas Bedos, qui, dans le paysage médiatique, personnifie, depuis quelques années déjà, le branleur de service. Et bien sûr qu'il la rencontre dans une église, lors de l'enterrement de sa grand-mère, où cette effrontée ne parvient pas à étouffer un bruyant éclat de rire. Je passe sur le fait qu'on découvre à cet instant que le père de ce Marc est joué par un Bernard Ménez libidineux, par ailleurs flanqué d'une Asiatique présumée nymphomane de vingt-cinq ans, sans quoi tout le reste de ce film (et de ces paragraphes) ne pourra être absorbé jusqu'à son terme.

Le film démarre sur quelques images de Bukowski, l'idole de Beigbeder, évoquant l'amour ; voilà qui s'imposait. S'ensuit un interminable générique du bonheur, aux diapositives jaunies, et on arrive bien vite sur des hallucinations de cet écrivain-raté-mais-pas-trop, qui, dans la descente vers le creux de son existence, voit une collection d'aphorismes s'inscrire en lettres de néon, comme dans une publicité pour Speedy ou Carglass (ou dans un film de Lelouch !), sur les murs de son appartement-qui-est-classe-mais-pas-trop-grand-quand-même, le tout sur l'air éculé de la deuxième valse de Chostakovitch, qui a déjà servi de support à CNP Assurances (avant d'avoir été massacrée par André Rieu et ses mamies, pour la fine bouche). Le grotesque de tout ça, Beigbeder en convient. Et c'est justement le ressort de son film : faire l'élastique entre montrer le grotesque et se moquer de lui-même en train d'être grotesque. Une sorte de « 1, 2, 3, soleil » pour adolescent de plus de quarante ans.

On court donc frénétiquement avec lui, puis on s'arrête soudainement dans cette quête d'Alice, où la maladresse idiote, les effets soi-disant-volontairement ratés le disputent souvent à de béats et sincères efforts pour se rapprocher de celle qui envahit ses pensées. C'est ce que Beigbeder réussit le mieux, d'ailleurs : lorsque, à sa manière d'écrivain vaguement-sûr-de-son-fait-mais-plein-de-doutes-quand-même, il envoie quelques SMS ou d'interminables pages à celle qu'il ne parvient pas à dompter, il permet à son poursuivant, le spectateur, de se projeter dans les propres affres de son parcours. Quand il utilise son (insistante) métaphore des caresses avec des gants de vaisselle pour signifier l'usure de la tendresse et des sentiments au sein du couple, voilà qu'il partage un peu avec son prochain. Mais pourquoi, au milieu de tout cela, nous gratifier pêle-mêle d'une loufoque pendaison de son personnage principal ; de Frédérique Bel, la très-très-idiote-mais-qui-en-fait-a-du-fond, en femme de son premier meilleur ami ; de JoeyStarr en homosexuel refoulé, tombant amoureux d'un surfeur qui lui apprend à dompter la planche, en deuxième meilleur ami ; d'une burka en plein mariage ; et même du vrai Marc Lévy comme deuxième mari de son ex-femme ? Pourquoi nous épuiser à osciller entre le médiocre et le sincère, le sentimental et le dégueulasse, l'idiot et le touchant ? Surtout, pourquoi gonfler avec ce coûteux dilettantisme un récit qui, vu les maigres ingrédients qui y ont été versés, ne peut que rester plat ?

Ces faux-semblants mis à part, le véritable problème du film (et de cette histoire) provient de l'égocentrisme pathologique de Beigbeder. Le personnage, d'une arrogance crasse et assumée, se meut dans un milieu inconnu de l'écrasante majorité : celui d'un petit cercle de cultureux méprisables (telle mère, tel fils), qui se prélassent dans de l'haussmannien à moulures ou de l'ultra-moderne parisien avec piscine intérieure. Dans quelle émission cultivant l'entre-soi cet écrivain raté peut-il bien annoncer son amour pour Alice, de manière inattendue ? Dans « Le Grand Journal » de Canal+, pardi. Quelle est la seule (pathétique) interaction de la joyeuse bande avec le monde réel ? Une fortuite rencontre de Marc et d'un SDF sur un banc public, où, bravant le mauvais temps, il attend quotidiennement sa bien-aimée. Le reste du temps, c'est lui, lui et eux. Les obsessions et les passions personnelles de Beigbeder, dont la plus symbolique fait débarquer le vrai Michel Legrand sur la plage de Guéthary (la boucle est bouclée), croquent, dévorent, engouffrent de manière répugnante les rares traces de rationalité ou de simplicité que ce film peut involontairement distiller. Cette ténacité le rend affligeant.