La voix de Feist

Feist Ironique hommage au Monde, qui, si bien renseigné, indique que Leslie Feist est allemande (Calgary et Toronto, les villes de sa jeunesse, se situant bien sûr en Bavière) et qu’elle ne sait même pas compter, puisqu’une de ses chansons phares y est appelée 1214 dans la chronique de Bruno Lesprit le lendemain de la prestation de la Canadienne du 8 octobre à la Cigale, à Paris. D’après lui, les concerts de Feist n’avaient jusqu’ici « pas convaincu ». C’était mon premier, et, pas de problème, j’ai été conquis.

L’arrivée à la Cigale me laisse un peu circonspect : où se placer pour ce concert dans une salle comme celle-ci, où deux balcons latéraux et une tribune au fond de la salle sont assis ? Je finirai au fond, mais pas certain qu’il s’agit là du meilleur des choix, quand la fosse proposait la chaleur des êtres accolés.

Vers 19 h 30, la première partie débute, avec Broken Social Scene, un sextuplet à guitares électriques duquel la même Feist a fait jadis partie et auquel elle s’associe parfois encore. À l’heure de l’ouverture, on ne peut pas dire que Feist ait fait dans l’originalité pour ses invitations. Les mélodies du groupe, assez pauvres, quelque part entre Placebo et Mogwai, réveillent un peu la salle, ce qui est le but recherché. Le bassiste et un des trois guitaristes s’échangent leur instrument presque à chaque chanson. D’ailleurs, deux de ces trois-là jouent en permanence les mêmes notes ou accords, d’où la sensation d’un vague bruit sourd provenant de la scène, lorsque chacun d’entre eux s’excite de façon décérébrée sur son engin.

Trois quarts d’heure plus tard, ils cessent les hostilités et rangent eux-mêmes leurs instruments et amplis. D’autres amènent nonchalamment ceux de la vedette et de ses musiciens, l’ingénieur du son devant moi faisant quelques essais sans trop se presser. L’attente est assez longue, le public s’agace un peu.

Dans un tourbillon de petits points lumineux, Feist, assez petite et frêle, la robe noire légère et courte, arrive au milieu de la scène, accompagnée d’un trompettiste et xylophoniste, d’un batteur et percussionniste, d’un pianiste et joueur de banjo, d’un bassiste. Elle s’occupera de la guitare, qu’elle soit électrique (une grosse Gibson rouge, qui semble pesante sur ses épaules) ou acoustique (et classique).

Elle débute par When I was a young girl seule, où sa voix transparente et émotionnellement puissante est mise en valeur. Avant la suivante, elle salue l’auditoire d’un français très hésitant (malgré le fait qu’elle vive partiellement près de Paris depuis quelques années) et demande à plusieurs endroits de la salle de tenir une note chantée différente… juste avant d’entamer la jolie So Sorry, première piste de son dernier disque (ou fichier n° 01 d’un téléchargement zippé, c’est selon), The Reminder. C’est sublime, mais aurait mérité d’être situé en fin de concert.

Dans l’ensemble, la prestation de Feist et ses musiciens est remarquable (terme à la mode grâce à notre cher président), son timbre si sensible et opale emplissent son public d’une mélancolie joyeuse. Le tout dernier rappel, au piano avec son complice Gonzales, où elle se déchire la voix et a du mal à accrocher une note aiguë à la fin d’Intuition, a généré une onde puissante traversant toute la Cigale, qui allait commencer à se vider.

Le retour à la réalité du quartier de Pigalle est lent et difficile, je n’aurai qu’un seul regret, esquissé précédemment : le mauvais séquencement de ses titres. Les chansons les plus attendues sont arrivées par vagues, symétriquement au début et à la fin du concert. 1234 et Mushaboom, connues par le grand public, sont placées juste avant les rappels, mais exécutées presque à la hâte, en tout cas de manière moins appliquée que d’autres titres qu’il faut dénicher au cœur de chacun de ses albums. Il s’agissait donc là d’un concert pour fidèles, qui n’estiment pas seulement les morceaux les plus célèbres. Volupté de fin gourmet, en somme.