Du pain et des jeux, mais surtout du foot

Champs-Élysées football

Au lendemain d’un France – Belgique, qui, en effet, restera à l’esprit de tous ceux qui font du mois de juillet des années paires un sommet de leur année, la question est bien posée. Je plaide coupable : je crois faire désespérément partie du camp de ceux que cette liesse effraie, angoisse. Et, d’une certaine manière, désespère.

Est-on obligé de s’émouvoir des performances de l’équipe de France de football, quand bien même on est un indécrottable adorateur de ce sport, injuste par nature et par évolution ? N’y a-t-il pas quelque chose de profondément dérangeant à brandir fièrement son drapeau, ces soirs-là, et ne pas se déplacer pour des circonstances plus sérieuses ? Conspuer des « millionnaires en crampons » le reste du temps et les aduler lorsqu’ils murmurent l’hymne national ne relève-t-il pas d’une inquiétante schizophrénie collective ? Enfin, 20 ans après « 1998 », la réitération d’extrapolations primaires, voire parfaitement idiotes, consistant à se féliciter qu’un groupe de sportifs professionnels soit à l’image d’une nation tout entière ne suffit-elle pas à susciter l’exaspération ?

Le football romantique

La plupart des amateurs du quotidien de ce sport, rejoints en cela par des bataillons de spectateurs occasionnels, considère le football de sélections et ses compétitions internationales comme un apogée, porteur d’une pureté chimique que le football de clubs ne peut égaler. Sans sponsor sur le maillot, sans scorie, sans parasite. Fonder des équipes sur le simple regroupement de porteurs d’une même carte d’identité abolirait les habituelles frontières du fric. On se représente une équité, voire une égalité, entre 32 nations regroupées dans une grande farandole, que les supporters des équipes participantes qui dépensent des fortunes pour se rassembler en un même point de la planète se chargent de matérialiser.

Pourtant, de ce mirage il ne subsiste pas grand-chose si on le met à l’épreuve des faits. Techniquement et tactiquement, des collectifs construits sur quelques semaines ne peuvent rivaliser avec des dynamiques de groupes construites sur des mois, voire des années, surtout lorsque les millions autorisent les amalgames de talents éclatants et des cellules d’analyse pléthoriques. Aucune audace ni innovation stratégique n’est généralement permise par ces compétitions de courte durée. Malgré la bonne humeur des supporters, les matchs de premier tour sont tout aussi insipides que des débuts de saison de championnat. C’est l’appréciation purement émotionnelle de ces compétitions qui confère à ces matchs rares une dimension épique souvent excessive.

Économiquement, retrouver quatre nations européennes en demi-finales ne constitue pas une évidence, mais pas une surprise non plus. L’équité trouve déjà sa limite lors de la définition des quotas par « continent » (l’Europe se taille la part du lion). Elle prend un coup supplémentaire lors de l’élaboration du tirage au sort, où, pour la première fois, la Coupe du monde 2018 a repris le système à quatre chapeaux de la Ligue des champions, où chaque poule est assurée d’être constituée d’équipes de niveaux différents (un gros rencontre un moins gros, un encore moins gros et un bien moins gros). Surtout, d’une manière assez inéluctable, les pays européens riches les plus peuplés biberonnés au football (Espagne, France, Italie, Allemagne) monopolisent encore, avec quelques petits pays exportateurs de talents (Belgique, Pays-Bas, Portugal, Croatie), titres et places d’honneur de ces compétitions, bien que la Russie ait constitué un terrain assez hostile pour certains d’entre eux, parce qu’il devient de plus en plus difficile de venir à bout de blocs compacts, pouvant résister sur un ou deux matchs. Seules les anomalies que constituent l’Argentine et le Brésil, ainsi que quelques équipes tirant ponctuellement leur épingle du jeu, introduisent l’aléa qui tient le monde du football en haleine.

En d’autres termes, le football de nations est un assemblage façonné de manière épisodique et forcément imparfaite d’individualités de haut niveau, où les « riches » ne sont pas surpris de se retrouver entre eux à la fin. Cela ressemble furieusement à l’iniquité quotidienne du football de clubs, dont seules quelques cartes auraient été redistribuées. D’ailleurs, dans ce jeu-là, on peut même disposer, de manière inaliénable, de quelques pépites à l’influence prépondérante, non grâce à l’argent, mais grâce au sort, à la félicité, à la chance d’avoir pu voir naître cette pépite au bon endroit (et le mérite de l’avoir façonnée correctement… parfois à l’étranger). Les primes de résultat, certes parfois reversées à des œuvres, sont également abondantes. Surtout, la valeur marchande des joueurs est démultipliée par un mondial réussi. Le business ne fait donc pas relâche en juillet, il guette, et ce, en dépit des étoiles accrochées aux yeux des audacieux qui se peignent les joues, dont certains sont persuadés de vivre une parenthèse footballistique enchantée et idéalisée.

Frénésie populaire

À chaque franchissement de haie, à chaque élimination à partir des huitièmes de finale, la ferveur suscitée par l’émoi de la victoire croît. Dès la demi-finale de 2018, elle atteint son seuil maximal : avenue des Champs-Élysées envahie, toutes tonalités de klaxon hurlantes (parfois couvertes par le timbre des ambulances), et un tombereau d’âneries dont l’outrance met à l’abri du ridicule celui qui s’essaie à les contredire. Mes deux champions du monde, difficiles à départager :

Pour justifier de politiques économiques à l’efficacité douteuse, d’aucuns prétendent que la France est riche de ses « premiers de cordée » — ceux-ci sont surtout de plus en plus riches. Pas du tout, elle est, en effet, surtout indéniablement riche de sa population, aux origines et aux talents divers, à la culture solide, à la soif de débats intacte. Mais pourquoi cette valorisation de notre patrimoine commun ne s’affirme-t-elle qu’en pareille circonstance, c’est-à-dire autour d’une équipe de footballeurs professionnels jouant pour le drapeau et qui, à l’année, sont de réels mercenaires ? Lors de ces accès frénétiques, cette question est toujours évacuée d’un revers de main — « C’est déjà pas mal ! C’est mieux que pas du tout ! » —, l’autre main étant déjà occupée à repositionner correctement la perruque frisée bleu-blanc-rouge, sortie pour l’occasion.

Je fais partie de ces pisse-vinaigre, de ceux qui se cachent ou sourient quand ils constatent, incrédules, une réaction rationnellement disproportionnée à la conclusion d’une action favorable de l’équipe de France. De ceux qui, en suivant ce sport toute l’année, ne comprennent pas bien en quoi un footballeur professionnel français serait à ce point à privilégier au détriment de tous les autres. De ceux qui trouvent que, tout de même, cette mauvaise foi consistant à se répéter que les circonstances importent peu, pourvu qu’on gagne, participe d’un orgueil mal placé.

Je tâche de comprendre ceux qui, à mon opposé, voient cela comme une affaire sérieuse et qui ont même parfois la cohérence d’être autant enivrés par les succès qu’accablés par les défaites (tandis que la majorité, sage et cynique, n’engrange que les ivresses et laisse les déconvenues aux ingénus). Mais je reconnais que c’est, à mon sens, mettre tous ses œufs (sa personne) dans un même panier (une compétition de football professionnel), dont le destin nous échappe tout à fait. D’ailleurs, une équipe sportive constituée pour moins de deux mois ne saurait représenter l’éternité, l’universalité d’un pays entier, au point qu’on projette sur elle ses sentiments patriotes les plus ardents. Quelle déception lorsqu’elle déchante ! Quel embarras, voire quelle honte lorsqu’elle est ridicule !

Ce « C’est déjà pas mal ! » de partager une extase collective grâce au football, je ne suis même pas certain de le partager. Certes, mon inconscient ne m’y pousse pas, mais ma conscience non plus, parce que célébrer aussi fougueusement le drapeau une fois tous les deux ans, par vent dans le dos, constitue, en soi, un renoncement à le faire au quotidien, voire une insupportable contradiction. Quel crédit accorder aux émotions soudainement francophiles et patriotes de tous nos concitoyens, qui, le reste du temps, ne défendent en rien l’image, l’économie, l’histoire, la culture, le bien commun français, voire l’écornent avec méthode ? Allant plus loin, comment une société aussi individualiste que la nôtre peut-elle faire semblant de se rassembler de manière bouillonnante le dimanche soir, alors que chacun de nous reprendra, dès le lundi, sa marche vers la défense de sa petite condition et ignorera sereinement son voisin, qu’il a pourtant étreint dans la fièvre d’une nuit de triomphe ?

OK, d’accord. Allez les Bleus.

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